Eclair 1797

Introduction

Je viens de nouveau examiner cette question profonde qui, jusqu’à nos jours, avait résisté aux efforts des observateurs, tant le sujet est vaste et réfractaire à nos abusives instructions.

Ce sera toujours l’âme humaine qui me servira de flambeau, et, cette lampe à la main, j’oserai marcher devant l’homme dans ces obscurs souterrains, où tant de guides, soit trompés, soit trompeurs, l’ont égaré, en l’éblouissant par des lueurs fantastiques, et en le berçant jusqu’à ses derniers instants avec des récits mensongers, mille fois plus pernicieux pour lui, que l’ignorance de son premier âge. Les publicistes n’ont écrit qu’avec des idées dans une matière où ils auraient dû n’écrire qu’avec des sanglots. Sans s’inquiéter de savoir si l’homme sommeillait ou non dans un abîme, ils ont pris les agitations convulsives de sa situation douloureuse pour les mouvements naturels d’un corps sain et jouissant librement de tous les principes de sa vie ; et c’est avec ces éléments caduques et tarés qu’ils ont voulu [2] former l’association humaine et composer l’ordre politique. Pouvaient-ils plus grossièrement abuser l’homme ! [1797 : à la ligne]. Si je lui promettais à mon début de ne le point égarer comme eux, je nuirais d’avance à ma cause, et le lecteur, ne voyant d’abord que de la présomption dans ma promesse, s’armerait d’autant contre mes raisons. Si cependant je n’avais à lui offrir que les mêmes solutions que je viens de combattre, ce serait joindre la mauvaise foi à l’inconséquence, que d’oser prendre la plume. Je me contenterai donc de remettre les pièces du procès sous ses yeux, évitant, autant que je le pourrai, de réveiller sa prévention, mais ne cherchant point à capter sa bienveillance. Qu’il sache seulement que je suis le premier qui aie porté la charrue dans ce terrain [1797 : « terrein » à la fois antique et neuf, dont la culture est si pénible, vu les ronces qui le couvrent et les racines qui se sont entrelacées dans ses profondeurs. Qu’il sache enfin qu’en me plongeant dans le précipice, comme un autre Curtius, je me dévoue, non point au désir ni à l’espoir de vivre dans la mémoire des hommes, qui est aveugle et précaire, mais au désir et à l’espoir de vivre dans la mémoire de la vérité, à qui rien n’échappe, et qui ne glorifie que ce qui doit être.

« Les hommes ne sont pas encore assez sages. Ils ne savent pas qu'il faut séparer toute espèce de religion de toute espèce de gouvernement; que la religion ne doit pas plus être une affaire d'État que la manière de faire la cuisine ; qu'il doit être permis de prier Dieu à sa mode, comme de manger suivant son goût ; et que, pourvu qu'on soit soumis aux lois, l'estomac et la conscience doivent avoir leur liberté entière. Cela viendra un jour, mais je mourrai avec la douleur de n'avoir pas vu cet heureux temps. »

Voltaire le 19 mars 1765 à son ami Bertrand, Pasteur à Berne.

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