Étude d'une sculpture de St Étienne de Montluc

Porche de Saint-Jacques de la Boucherie
Les éléments proprement religieux se limitent aux deux anges latéraux.

Le personnage central, représenté comme eux à mi-corps, est inscrit dans une forme d’écu. Il ne porte aucun attribut religieux (auréole, habit, monogramme…).

Vu la clé qu’il tient de la main droite, on pourrait pourtant être tenté d’y reconnaître un Saint Pierre. La courte épée qu’élève sa main gauche serait alors celle dont l’apôtre coupa, au Jardin des Oliviers, l’oreille d’un soldat romain.

Mais ces deux attributs trouvent une interprétation cohérente à la lumière d’un double symbolisme traditionnel dont les indications se complètent sans se contredire.

La clé et l’épée apparaissent d’abord comme symboles des deux aspects, spirituel (sacerdotal) et temporel (royal), de l’autorité traditionnelle. La clé (pouvoir spirituel) est à droite pour marquer sa prééminence ; elle se rapporte à l’aspect divin de la Miséricorde, et l’épée à l’aspect de Justice (dans des ensembles analogues, c’est souvent un sceptre qui fait pendant à la clé. On trouve parfois, avec le même sens, la représentation des deux clés, l’une d’or, l’autre d’argent).

La présence des deux anges latéraux conduit à comparer l’image à deux sculptures issues du corpus alchimique, celle que Nicolas Flamel fit réaliser pour le porche de Saint-Jacques de la Boucherie à Paris (aujourd’hui détruite) et celle qui surmonte une porte de l’église Saint-André à Grenoble.

Les deux anges (ici en oraison ; maniant l’encensoir sur nos exemples)y figurent les deux sels, le double médiateur salin sans lequel, dès les premiers travaux, rien en alchimie n’est possible. L’action de ce médiateur permet l’union des deux corps mis en présence dans le creuset, l’un représenté par l’épée, l’autre par le dragon-gargouille (si l’on admet que celui-ci fait bien partie de l’ensemble). dans ce contexte hermétique, la clé symbolise le puissant dissolvant dont elle est, dans l’iconographie alchimique, l’image classique.

Pierre tombale de Nicolas Flamel

La clé et l’épée se rencontrent dans deux autres sculptures du corpus flamellien, celle de l’arche du cimetière des Saints Innocents détruite au 18ème siècle, et la pierre tombale de l’écrivain public parisien, conservée au musée de Cluny. Sur celle-ci, Saint-Pierre, à droite, porte la clé; Saint-Paul, à gauche, l'épée ( droite et gauche par rapport au Christ placé entre les apôtres). Au centre, le Christ bénit de la main droite et maintient, de la main gauche, le globe du monde surmonté de la croix, figure bien connue de la matière première des alchimistes (qui se trouve, entre les deux anges, à Saint-André de Grenoble). Cette matière première est symbolisée, à Saint Etienne de Montluc par le dragon-gargouille.

Porte de Saint-André à GrenoblePour conclure, et sauf précision historique ou héraldique issue du contexte local qui demeure à vérifier, le personnage central représenterait l’alchimiste brandissant deux des agents principaux de ses travaux, l’épée (qui figure le mars, dont Monsieur d’Anvers suggère la proportion de quatre onces pour neuf d’antimoine, en son manuscrit de 1722), et le dissolvant secret des Sages, figuré par la clé.

Les deux anges, tout en rappelant le caractère double du sel, sont en oraison (« orare et labore ») pour appeler sur les travaux du Grand Œuvre les bénédictions du Ciel, et le « Don de Dieu » tant espéré qui en serait le couronnement.

Plutôt qu’à une sculpture de caractère religieux, l’ensemble serait donc un rappel discret des liens symboliques très importants qui existent entre le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle et l'œuvre alchimique; s'il ne s'agissait pas d'un réemploi, on pourrait y voir l'une de ces signatures philosophiques dont les alchimistes aiment à orner leur demeure.

Dr Jacques SIMONELLI

Ps : La sculpture étudiée, s'il s'agit d'un réemploi, conformément aux renseignements recueillis sur place, suppose en effet la réutilisation de l'ensemble ,vu l’homogénéité des matériaux. Dans ce cas, il est vraisemblable que la gargouille soit de la même provenance.

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