Eclair 1797

De la véritable volonté générale.

{p. 52}

[24]

La volonté générale ne se compose point aujourd’hui de la volonté de tous, comme l’établissent les publicistes, et comme les associations humaines voudraient avoir l’air de le justifier. Premièrement, dans l’état des choses, les intérêts sont trop opposés pour que les volontés soient uniformes ; secondement, quand elles le seraient, elles ne feraient encore rien pour le véritable bonheur de l’association, puisqu’on ne leur présente à discuter que des objets qui ne tiennent plus au but essentiel de cette association, qui est la restauration de l’homme dans ses mesures divines, et que quand on leur présenterait des objets d’un autre ordre et capables de les ramener à ce but important, elles n’auraient plus les lumières nécessaires pour en décider, attendu que pour les recouvrer il faut commencer par se faire homme-esprit dans le sens supérieur, et que c’est à quoi ceux qui se mêlent des affaires publiques s’occupent le moins ; et cela parce qu’il leur suffit que leurs titres leur donnent l’apparence de tous les mérites requis, et que leur nomination ou le soi-disant contrat social les dispense d’en avoir la réalité, tandis que pour le moindre métier mécanique il faut au moins passer par l’apprentissage et faire ses preuves.

Mais les principes ne sont pas aussi flexibles que les opinions ; et il demeure toujours incontestable que ce ne sera jamais la volonté [25] générale qui se formera des volontés particulières ; ce sont, au contraire, les volontés particulières qui doivent se former de la volonté générale, c’est-à-dire, pour parler de manière à prévenir toute équivoque, les volontés particulières doivent se conformer à cette volonté générale qui existe sûrement avant les volontés particulières, puisque, selon les principes qui nous dirigent dans cet écrit, la volonté générale ne peut être autre chose que la source unique de la pensée universelle et divine, et que cette pensée vivifiante elle-même, qui, dans l’origine, devait être l’aliment de l’homme-esprit, qui devrait encore le diriger dans tous les sentiers tortueux de l’ordre social où il s’est jeté et où il se jette tous les jours, et qui paraît si respectable et si nécessaire aux publicistes et aux législateurs, pour se pouvoir faire écouter des hommes, qu’ils ne cessent de vouloir se montrer à eux comme étant ses organes et ses ministres.

Ainsi, plus persuadés que jamais que toutes les associations humaines ne peuvent être régulières et solides qu’autant qu’elles sont théocratiques, nous dirons hautement qu’il n’y a de volonté qui puisse être générale que la volonté universelle de l’éternelle sagesse, qui embrasse tout ; que c’est à ce terme exclusif que la voix suprême appelle généralement toutes les nations et tous ceux qui la voudront entendre, et que toutes les autres volontés quelconques qui ne tiennent pas à ce noyau central des associations humaines régulières, ne doivent se regarder que comme des volontés particulières qui peuvent bien former quelques agglomérations partielles, mais qui ne se lient point à la grande harmonie, et prétendraient en vain appartenir à ce qu’on doit appeler la volonté générale.

Écrivains qui n’avez voulu former le contrat social qu’avec des éléments moraux viciés ou nuls, ou qu’avec des éléments aussi débiles et aussi inférieurs que ceux qui ne tiennent qu’à l’ordre physique, voyez ce que vous devez penser de vos doctrines mortes sur la volonté générale. Ne cesserez-vous de vouloir marier des cadavres ! Les fruits infects qui résultent de ces alliances, ne parviendront-ils jamais à vous désabuser ? [1797 : à la ligne]. Oui, le véritable contrat social n’est que l’adhésion de tous les membres du corps politique à cette antique volonté générale qui est avant lui, et qu’il ne pourra jamais créer avec toutes ses opinions et toutes ses volontés particulières, quelque uniformité qu’elles pussent avoir, si elles ne sont pas prises dans cette base et dans cette universelle lumière : c’est là ce qui aurait consacré les premières familles du [26] genre humain, où les enfants instruits par leurs pères, auraient trouvé un intérêt plus vif à rester unis à leurs parents, après même l’époque des besoins physiques de leur bas âge, qu’ils n’en eussent trouvé à s’en séparer ; parce que ces parents auraient eu des dons et des facultés dont leurs enfants n’auraient pu dédaigner les fruits sans se nuire, et dont ils n’auraient pu se passer, quand même ils auraient été jouissants de toutes les forces de la jeunesse et au-dessus de tous les besoins du bas âge ; et ce lien social, puisé dans la nature de l’homme-esprit, est plus que suffisant pour assurer la sociabilité humaine et l’établir sur des fondements solides.

C’est cette même lumière qui, se propageant dans les différents âges, aurait consolidé les différents corps politiques, puisqu’ils n’auraient pu tirer que d’elle seule la force, l’appui et la direction nécessaires à leur existence ; c’est enfin là où les différents chefs et les différents administrateurs auraient puisé cette importante sanction dont j’ai peint le sublime caractère dans ma lettre déjà citée ; sanction qui, dans le vrai, est composée de la fidélité de celui qui est employé, et de l’union de la volonté générale et suprême aux vertus de cet individu, pour qu’il puisse les mettre en valeur avec confiance et succès.

C’est alors que les corps politiques et tous ceux qui les gouvernent deviennent respectables et sacrés, et que ceux qui les attaqueraient et les offenseraient tomberaient infailliblement sous le pouvoir de l’irréfragable justice, puisque la volonté générale, ou la volonté supérieure, ou enfin ce vrai souverain, dont seul toutes les puissances politiques peuvent tirer réellement leur souveraineté, ne pourrait laisser impunies les insultes faites à des corps politiques et à des autorités qu’il aurait constitués lui-même ; et comme il en prendrait lui-même la défense, on verrait alors naître dans l’ordre politique religieux un nouveau rayon d’autorité qui rendrait légitimes tous les actes de sa justice, soit civile, soit criminelle, et qui répondrait mieux aux besoins et aux inquiétudes de notre esprit que toutes les contorsions que les publicistes et les législateurs donnent à leur pensée pour légitimer tous les massacres juridiques dont les hommes remis à eux-mêmes ne cessent d’ensanglanter la terre. [1797 : à la ligne]. Je n’ai pas besoin d’appuyer plus longtemps sur cette base universelle ou sur cette volonté générale, qui seule est le principe de tout contrat social, puisqu’il ne doit y avoir que des contrats religieux ; qui seule est le sceptre de la souveraineté, puisque l’homme n’en a plus, et qu’il n’en peut recevoir de ses [27] semblables, dès qu’ils n’en ont pas plus que lui ; qui seule enfin devrait être le flambeau de l’administration et de tous les mouvements politiques, puisque sans elle il n’y a que ténèbres dans l’esprit des hommes, et que désordres dans leurs actions.

Que revient-il en effet à la terre de cette multiplicité et de cette successive contrariété des diverses puissances humaines et factices qui se substituent journellement à cette base, qui se croisent [1797, ajouter : se brisent] et se renversent mutuellement, depuis le commencement du monde, sur toutes les parties de notre globe, pour y établir ce règne imaginaire de la volonté de l’homme qui ne s’y établit jamais ? Tous ces fantômes, après avoir répandu la terreur et les ravages, se dissipent dans leur propre impuissance, et laissent forcément le champ libre à l’immortelle et constante vérité. Ils sont comme ces nuages sans forme fixe, enflammés et fulminants qui se disputent l’empire des airs depuis l’origine des choses, et qui, après avoir obscurci, troublé et épouvanté l’atmosphère, finissent toujours par nous laisser voir au-dessus d’eux le tranquille domaine de l’Empyrée. Que faut-il de plus pour nous apprendre où nous devons aller chercher la source du lien social, et s’il y a d’autre volonté générale que la volonté qui n’est point humaine ?

Ceux qui n’ont point tout à fait abjuré leur caractère d’homme-esprit ne me refuseront sûrement pas leur adhésion ; et c’est dans leur suffrage, aussi bien que dans le fond de mon cœur, que je trouverai mon repos et ma récompense. Les autres, trop éloignés de ces principes pour me comprendre, jetteront les regards du dédain sur ces vérités ; et, pour les réfuter, se borneront à s’enfoncer de nouveau dans leur obscur labyrinthe, d’où ils ne me répondront que selon leurs moyens, c’est-à-dire, par des moyens [1797 : maximes] absurdes et ensuite par des brigandages, pour prouver la justesse et la bonté de leurs maximes. Oh ! vous, publicistes, si vous n’êtes pas sûrs que le sang des nations ne crie un jour contre vous, et ne s’élève jusqu’au-dessus de vos têtes, méditez davantage vos instructions politiques.

Aller au haut