Eclair 1797

Le but véritable de l’association humaine ne peut être autre chose que le point même d’où elle est descendue par une altération quelconque.

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L’homme ténébreux et inconséquent veut n’être qu’animal et brute lorsqu’il s’agit de ses passions et du règne de toutes les sensualités de sa matière ; il veut être esprit et plus qu’esprit lorsqu’il s’agit de sciences, de connaissances et des lumières qui appartiennent au règne de la vérité. C’est de ces deux sources si constantes et si contraires que résultent tant de diverses opinions et tant de disputes infructueuses sur la nature de l’homme. Quoique cette question, si l’homme est un être spirituel, soit décidée négativement par ceux qui se rangent du parti des sens ; quoiqu’elle puisse être indécise pour ceux qui sont tantôt le jouet de leurs sens, tantôt entraînés par leur orgueil, on ne s’attend pas ici qu’après tout ce qui a précédé, et tous les témoignages consignés dans nos autres écrits, nous nous déclarions pour un autre avis que celui de l’affirmative. Oui, nous reconnaissons authentiquement [10] l’homme comme étant un être spirituel entièrement distinct de la nature, quoiqu’il soit combiné et comme fondu avec cette substance hétérogène ; et nous ne craignons pas qu’aucune proposition contraire puisse renverser les bases sur lesquelles nous avons plusieurs fois appuyé cette vérité dans nos ouvrages. Or, c’est de cette idée fondamentale que vont sortir tous nos principes sur l’association humaine : c’est pourquoi le lecteur qui n’aurait pas la même croyance que nous sur la nature de l’homme peut se dispenser d’aller plus loin. Entrons en matière [1797 : à la ligne]. Si l’homme est esprit, ainsi que je me fais gloire de le reconnaître, tout ce qui sort de lui doit avoir eu primitivement le caractère de l’esprit ; car c’est une loi à l’abri de toute contestation, que tout être quelconque doit offrir des résultats et des productions de sa nature, et par lesquelles on la puisse évidemment discerner. D’après ce principe, non seulement tout ce qui sort de l’homme-esprit doit avoir eu primitivement le caractère de l’esprit, mais, en outre, avoir eu encore le caractère d’un esprit régulier et ordonné dans toutes ses mesures, attendu que l’agent suprême, dont il ne peut émaner que des êtres qui soient esprits, n’en peut laisser sortir de lui aucun qui n’ait en soi ces sages et éminentes propriétés.

Lors donc que l’on voit la pensée de l’homme produire des œuvres et des conceptions puisées tantôt dans un ordre inférieur à l’ordre de l’esprit, tantôt dans des irrégularités de ce même esprit, on peut assurer que ces œuvres et ces conceptions désordonnées tiennent à une altération quelconque, et qu’elles ne sont point le produit pur de ses facultés primitives qui ne devaient rien manifester de semblable. [1797 : pas de paragraphe].

On peut assurer cependant aussi que ces résultats irréguliers n’excluent pas en lui le désir d’en produire de plus parfaits ; qu’ils sont souvent, au contraire, le fruit de ce même désir, puisque tout être a un penchant radical pour sa vraie nature et pour la manière d’être, à laquelle il est appelé par son origine, vérité que le malade nous prouve jusque dans ses délires, au milieu desquels il ne tend pas moins à la santé, qui est son état naturel. Enfin, on pourrait dire que dans les désordres même de sa pensée, l’homme est un être qui cherche à remonter à un point d’où il était descendu. C’est ainsi qu’un homme tombé dans un précipice commence à gravir sur quatre pattes comme les animaux, tandis qu’auparavant il marchait droit sur ses deux pieds, comme les autres hommes ; et quoiqu’il se traîne, quoiqu’il retombe même, à chaque tentative qu’il fait pour se relever, le but qu’il [11] se propose n’en est pas moins évident. [1797 : à la ligne]. Aussi voit-on que les soins et les agitations universelles que les hommes se donnent sur la terre, en tous les genres, ne sont que comme autant d’efforts qu’ils font pour retourner à un terme pour lequel ils sont faits, et dont ils sentent la privation les tourmenter. N’est-ce pas là, en effet, ce mobile secret et antérieur à l’orgueil même qui pousse les hommes aux travaux de l’esprit, à la culture des talents, à la poursuite de l’autorité et de la gloire ? Ils s’attachent à la conquête de tous ces objets comme à une sorte de restauration, comme s’ils cherchaient à recouvrer ce dont ils ont été dépouillés ; et ce perfectionnement ou cette restauration dont les hommes s’occupent, pour ainsi dire, universellement, quoique sous des signes si divers, n’est rien moins, comme nous l’avons vu, que la jouissance de tous les droits de la pensée pure et divine, et de paraître réellement des êtres divinisés.

Cette ardeur universelle à paraître tels et ce besoin que nous sentons de rencontrer des hommes qui jouissent réellement de ces distincts privilèges, indiquent assez, ce me semble, que cette perfection ou ce terme régulier vers lequel les hommes tendent ne leur est ni étranger ni impossible à atteindre ; j’oserais même dire que cette tendance vers ce terme régulier serait une preuve qu’ils y ont été, et qu’ils ne feraient par-là que s’efforcer de rentrer dans leurs vraies mesures ; et ce serait la nature physique elle-même qui viendrait ici à mon secours pour justifier ma conjecture.

Ne voyons-nous pas en effet que le degré où l’eau peut monter est toujours égal à celui d’où elle est partie ; qu’ainsi pour elle le point de tendance et le point de départ ne sont absolument que le même point quant à l’élévation ? [1797 : à la ligne]. Ne voyons-nous pas que dans la végétation, le grain quelconque que l’on sème en terre arrive par sa loi ascendante jusqu’à la hauteur ou la région où il avait pris naissance, de façon que le terme de sa fructification ou de sa perfection est le même que le terme de son origine ?

Enfin, ne voyons-nous pas que dans la géométrie l’angle de réflexion est toujours égal à l’angle d’incidence ? Toutes vérités exactes et profondes qui paraissent comme la traduction sensible du livre des lois des êtres libres, et comme les modulations relatives et harmoniques de leur ton primitif et fondamental. [1797 : ? à la ligne]. Ainsi, en appliquant ce grand principe à l’objet qui nous occupe, et en observant la marche que suivent les hommes dans le tourbillon confus de leurs civilisations et de leurs [12] associations, on peut juger, sans crainte de se tromper, que le terme auquel ils paraîtraient avoir envie de porter l’état social de la famille humaine est certainement celui où elle était, ou bien où elle devait être à sa naissance, quoique leur séjour dans le précipice, où on ne peut nier qu’ils ne soient tombés, leur ait fait perdre le souvenir de cet état primitif, comme on voit tous les jours des hommes perdre connaissance à la suite d’une chute.

Oui, si c’est à la source pure de la pensée juste et divine, et à son atmosphère lumineuse, qu’ils veulent ou au moins qu’ils feignent de vouloir élever toutes les parties et tous les ressorts de l’ordre social, on peut en conclure hardiment que l’association des hommes a dû commencer par son union avec cette source suprême de l’ordre et de la puissance, puisqu’il faut nécessairement que les deux points du jet d’eau se correspondent et soient les mêmes. [1797 : pas de paragraphe].

D’ailleurs il faut remarquer encore que ce n’est que par des efforts violents et convulsifs que les hommes tendent à ce haut terme, et qu’ils ne grimpent que laborieusement vers ce premier point du niveau, démonstration irrésistible qui prouve qu’ils en sont descendus ; car s’ils étaient à leur point naturel, on les verrait procéder régulièrement et doucement, comme fait la lumière du soleil qui se propage en paix et sans secousses, ou comme un fleuve qui suit tranquillement son cours. 

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