michelet

Chapitre II – Élan mystique de la réaction – Saint-Martin – Le salut par les femmes - p. 131-140

Œuvres complètes de Jules Michelet (1798-1874)

Histoire du dix-neuvième siècle - Tome II jusqu’au 18 Brumaire – Paris Flammarion. Exemplaire de la BNF (sans date)

 


Élan mystique de la réaction

[131] Ainsi le parti royaliste, vaincu en Vendée et ailleurs, réussit, s’étendit, surtout par les larmes et l’attendrissement.

C'était le secret de ce parti pleureur. Même en ses plus grandes violences, ils voulait être plaint et prétendait exciter la pitié.

En 93, il pleurait sur Louis XVI et Marie-Antoinette. De Londres, il inondait l’Europe de gravures pathétiques qui retraçaient l’événement. Puis ce fut Quiberon et tous ses émigrés. Après ce fut Charette, dont on vendait partout le portrait, les reliques.

Une chose à remarquer dans ce grand, déluge de pleurs qu’on versait sur l’Ancien Régime., c’est que ces larmes étaient fort indistinctes. On ne se souvenait plus que ce monde, qu’on pleurait d’ensemble, tant qu’il avait vécu, était étrangement divisé, [132] composé d’éléments hostiles entre eux. On ne se souvenait plus des haines de la noblesse de cour, ni de celle-ci pour les parlementaires. Ces mêmes officiers de marine, aujourd’hui regrettés, c’étaient eux qui par leur arrogance de favoris (à Versailles et près de la Reine), avaient plus que personne provoqué la Révolution.

Chose curieuse ! le présent révolutionnaire apparaissait hétérogène, comme un monde de ruines. Et l’Ancien Régime, déjà un peu reculé dans le passé, ne montrait plus au souvenir ses contrastes, ses incohérences ; tout cela avait pâli en six ans, et l’on n’y voyait qu’un monde d’harmonies. Tel est l’effet du temps : il se plaît à parer ce qui n’existe plus.

Ajoutez la pitié et ses émotions pour des misères réelles. Tant de gens errant par l’Europe, même en France, et non sans danger, rapportant leurs misères, mendiant, en guenilles, à la porte de leurs châteaux. Cela touchait, bien naturellement. La France, victorieuse, avait presque oublié que ces mêmes hommes avaient été chercher [sic] les armées étrangères, les avaient amenées, aidées, et furieusement combattu contre nous.

N'importe ! si eux-mêmes étaient coupables, leurs, familles ne l’étaient pas. Les femmes, les enfants d’émigrés intéressaient tout le monde. Les belles du nouveau régime, les charmantes maîtresses des nouveaux enrichis avaient bon cœur, se faisaient une fête de recevoir, de traiter ces familles, [133] modestes et douces alors, qui paraissaient avoir tout oublié. Elles ne gardaient de l’Ancien Régime que leurs bonnes manières, leur fine langue, toujours exempte des néologismes grossiers de l’époque, leurs façons distinguées sans orgueil, et flatteuses sans servilité. L’esprit de ce monde-là, peu étendu, avait la grâce qui manquait tout à fait à la société nouvelle et reposait du chaos qui avait précédé. Le théâtre du temps, ses petits opéras, ses pièces souvent larmoyantes, s’associaient parfaitement à cette disposition.

Un théâtre qui à peine se rouvrait à moitié n’en avait que plus d’attrait mystérieux. A ceux qui se figurent que Bonaparte a rouvert les églises, Grégoire a fort bien dit et montré par les chiffres qu’en 1800, il y en avait quarante mille de rendues au culte. La Révolution, sauf le grave moment de novembre 93, ne les ferma jamais entièrement. Et après ce novembre et les fêtes de la Raison, Robespierre, qui venait de guillotiner la Commune et les apôtres du nouveau culte, sans restaurer l’ancien, lui donna en quelque sorte une protection tacite . Vers sa fête de l’Être suprême, les églises catholiques se rouvrirent à petit bruit, et même non pas à petit bruit : à Saint André des Arts et à Saint Jacques, on chantait l’office tout haut, si haut, que M. Daunou, alors prisonnier, entendait et pouvait suivre la messe de sa prison, assez lointaine (Port-Libre ou Port-Royal, aujourd'hui la Maternité.)

Ces chants gothiques, qui réveillaient tant de [134] souvenirs d’enfance et de famille, d'un temps d’autant plus cher qu’il semblait disparu à jamais, auraient-ils quelque écho dans la littérature ? Rien, certes, alors, ne l’indiquait. M. de Maistre n'avait pas publié ses théories barbares, .heureusement pour son parti; il aurait gâté tout. Chateaubriand, tout plein de dissonances hasardées et grotesques, alors aurait fait rire. Il fallait au monde dévot, pour lui donner l’élan, quelque chose d’original, d'aimable pour la Révolution puissante, qu’on devait ménager encore, de doux comme un chant à voix basse, dont on pût dire également « J’entends, je n’entends pas. »

 


 

Saint-Martin

Cette sourdine était habilement gardée dans un livre anonyme imprimé à Lyon, écrit à Strasbourg (l'Homme du désir). Ce livre, paru en 1790, fut pendant six ans englouti par la tempête du temps.

L’auteur, Saint-Martin, petit gentilhomme, ancien officier d’environ cinquante ans, se présenta, comme élève, à la grande École normale ouverte à la fin de 94. Dans cette école, douze cents élèves, la plupart hommes faits, venaient étudier pour devenir maîtres à leur tour. Ils pouvaient demander des éclaircissements au professeur, même lui faire des objections.

On avait commis l’imprudence de confier l’enseignement de la philosophie au faible et indécis Garat, c’est-à-dire la défense de la libre raison et des principes de la liberté, disons mieux, l’épée même de la Révolution, à là faible main d’une femme, moins qu’une femme, un eunuque.

Saint-Martin, dans une douceur extrême et bien [135] calculée, s’appuie contre Garat du dix-huitième siècle, du sens moral, reconnu par Rousseau contre Helvétius.

Puis, tout à coup, il ouvre une thèse mystique, biblique, qui sera celle de Bonald : « Pour faire la première langue, il fallut déjà une langue… » Il n’ajoute pas une langue dictée par Dieu, ou inspirée de Dieu. Mais plus tard, dans la brochure où il parle de cette dispute, il rappelle à Garat que son maître Bacon reconnaît, comme source de la science, non seulement la liberté, mais aussi l’illumination.

Le mot est dit, le fossé est franchi. Ce prétendu élève, introduit dans l’école de la libre raison, se démasque et avoue sa maîtresse, l’illumination.

L’Homme du désir [sic] fut écrit pour une dame fort pieuse, chez qui Saint-Martin s'établit un seul mois. Apprenant que son père était malade (à Amboise), il se sépara et partit. Même, après la mort de son père, il ne revit plus jamais la dame. Ainsi, il emporta son inspiration tout entière, et ne s’engouffra pas dans le mysticisme allemand. Il fut, à sa manière, français et révolutionnaire.

Il écarte vigoureusement les anges et visions de Swedenborg, ses trois sens, allégoriques, symboliques. Il dit : « Ne disons pas à l’homme :- Croyez, en nous,, mais : Croyez en vous ». (1)

Il est chrétien, puisqu’il croit à la chute de l’homme et à la nécessité de remonter. Mais pour remonter, [136] il n’indique ni la Bible, ni les miracles, mais l'âme uniquement. (2)

Il ajoute audacieusement : « Vous ferez les mêmes œuvres que le Réparateur, et même de plus grandes. » Car il n’agissait que par sa puissance, et depuis qu’il est remonté vers son Père, vous pouvez agir par sa puissance, et par celle de l’Esprit (du Saint Esprit). — Il reconnaît trois âges, trois lois, dont la troisième sera la plus grande (c’est la doctrine de Joachim de Flores, vers 1200). (3)

Dans ses Considérations sur la Révolution, 1796, il prend parti pour la Révolution, et surtout contre le clergé. La Providence se mêle visiblement de la Révolution, qui ira à son terme. N’avons nous pas vu les opprimés reprendre leurs droits, usurpés sur eux par l’injustice ? L’époque actuelle est la crise de toutes les puissances humaines, qui expirent et se débattent contre une puissance neuve, naturelle et vive. C'est une guerre sacrée, quoique le mot religion soit effacé.

« L’homme a été fait pour être la prière de la Terre. » Il doit secourir Dieu en s’unissant à son action. Son plus beau droit (p. 79), c’est d’exposer la douleur de la terre à l’éternelle Sagesse, dont l’œil trop pur ne les apercevrait pas ; c’est d’émouvoir le cœur de cette Providence et d’en faire descendre le baume régénérateur. »

Ce qui revient à dire : « Dieu est trop pur pour [137] nos honteuses misères, et les secourir, Il , faut l’homme lui aide ». [sic]

Dieu souffre de ne pas être aidé. (4)

« Nous pouvons faire, pour le Sauveur, que le séjour du tombeau lui soit moins amer !... »

L’âme tendre de Saint-Martin le mène loin dans cette voie étrange. C’est Dieu qui prie la créature humaine et veut entrer en elle. Il adresse à Dieu ces paroles : « Tu sollicites l’entrée dans le cœur humain, comme si c’était toi qui eusses besoin de lui. »

Ces livres originaux, si doux et si hardis, dévots et révolutionnaires, où l’auteur met si haut l’action et le pouvoir de l’homme, où il montre Dieu même, pour l’œuvre du salut, ayant besoin de l’homme, et celui-ci comme collaborateur de Dieu, cette doctrine, dis-je, qui portait au sein du mysticisme l’esprit hardi du dix-huitième siècle, avaient certes une vive originalité, qui ne fut dans aucun des esprits analogues du Moyen-âge.

Cette mendicité sublime où le Ciel prie la Terre de se laisser sauver, tout cela était trop haut, trop fin aussi, pour devenir populaire.

Une seule chose pouvait avoir ce caractère, c’est que Saint-Martin, par lui-même, en un point très profond, sympathise et s'accorde avec les tendances du temps.


Le salut par les femmes

Ce cœur humain à la porte duquel Dieu lui-même [138] supplie pour entrer, c’est surtout celui de la femme. C’est elle qui, enfantant l’homme, le met dans la voie de régénération. Voilà pourquoi ses cuisantes douleurs sont alors suivies de la joie la plus pure. (5)

Ainsi, en toute femme s’ouvre le grand mystère chrétien. L’homme, dit-il crûment, ne fait qu’attacher l’homme à la voie, du péché, dont la femme le retire. Ainsi elle est le vrai sauveur.

C’est la voie logique où devait arriver le christianisme, où Marie remplace Jésus, où l’homme disparaît, où le dernier mystère, c’est le céleste hymen de la femme et de Dieu.

Cette spiritualité mettait trop en lumière son côté féminin, scabreux. Les beaux livres de Saint-Martin furent peu réimprimés. Ce n’étaient pas des livres de lecture, mais bien plutôt des textes pour les conversations dévotes, des textes que deux cœurs attendris pouvaient plutôt ensemble méditer, savourer.

Cette action occulte et pénétrante, si peu remarquée (tandis que les livres barbares et criards de De Maistre qui vinrent après, étaient prônés partout) n’en fut que plus profonde. Ce fut comme un liquide qui, s’infiltrant par endosmose, va percer des couches épaisses ; elles en reçoivent l’influence, mais ne le connaissent [139] même pas. Et cela, en grande douceur, et même en grand silence. Des hommes envenimés, furieux, dont la fureur avait peu d’action, sentirent le mot de l'Évangile : « Heureux les doux !- car ils posséderont la terre ! » Ainsi se renoua l’habile et cauteleuse tradition. Ce ne fut pas grand’chose, et l’on n’y sentit rien. Sans faire bruit, ni se manifester hors d’un monde discret, la dévotion nouvelle, comme une tache d’huile, descendit.

Les côtés révolutionnaires par lesquels Saint-Martin semble accepter beaucoup d’idées nouvelles étaient le passeport par lequel des femmes tendres, adroites et passionnées obtenaient grâce pour les idées chrétiennes et trouvaient moyen d’en parler. Dès que les hommes un peu rudes du temps semblaient étonnés et scandalisés, elles demandaient grâce, passaient, alléguaient leurs vieilles habitudes d’enfance, de famille, d’éducation. Et alors on se taisait, on craignait de les contrister.

Pour un but si noble et si saint, elles ne craignaient rien, s’aventuraient, apprenaient les chemins des ministères et du Luxembourg même. Telles, sous la protection de leurs amis (fournisseurs ou banquiers), pour des affaires de charité, d’humanité, risquaient même d’aller chez Barras, où la Tallien et Joséphine les écoutaient avec bonté. Rewbell était bourru, et La Révellière inflexible dans son philosophisme. Le plus facile était Carnot, homme de cœur dont le tempérament sanguin était sensible aux femmes. Pour mille objets d’humanité, congés, réforme, retour de leurs [140] enfants, les mères s’adressaient à lui. Il en fut bien plus entouré lorsque l’on fit la faute de confier aux Directeurs une charge bien délicate, la radiation de la liste des émigrés. Ainsi, des hommes politiques qu’on aurait dû réserver tout entiers aux intérêts généraux furent sans cesse assourdis, énervés d’affaires individuelles, des plus touchantes plaintes des mères, sœurs, épouses et filles, en rapport continuel avec ces intéressantes personnes. Elles venaient là, suppliantes, pour jurer le civisme et les bonnes dispositions des émigrés. Une atmosphère d’Ancien Régime enveloppa le Directoire. Les classes distinguées d’autrefois, avec leurs sentiments, leurs idées religieuses, s’y montraient sous un jour aimable de nature et d'humanité.


Notes

1. - L'Homme du désir, ch. CLXXXVIII, p. 167.

2. - Considérations, p. 11.

3. - L'Homme du désir, ch. CXLVII, p. 219.

4. - L'Homme du désir, ch. LXXXIX.

5. - « Homme, lorsque ta formes l’enveloppe de ta postérité, tu attaches l’homme à l’homme de péché. Aussi, quel retour amer pour toi, quel vide ! - Femme, lorsque tu donnes le jour à ton fils, tu attaches l’homme à la voie de régénération. Voilà pourquoi tes douleurs lés plus cuisantes sont suivies de la joie la plus pure. Homme, tu pleures en arrivant au monde, parce que ta régénération ne peut se faire sans expiation ». (L'Homme du désir, ch. CLXV, p. 249

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