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IV. Les références à Saint-Martin

Etude sur Balzac et la pensée saint-martinienne

 

Auteur : J.-L. Boutin

Source de l’image : L.-Cl. de Saint-Martin par S. de Guaita


IV. Les références à Saint-Martin

Il existe cinq passages dans le Livre mystique ([1]) où Saint-Martin est cité et un passage où Martines de Pasqually l’est également. Un autre passage dans Séraphîta lui fait peut-être allusion ainsi que dans Melmoth réconcilié.

1. La Préface au Livre mystique

a) 1er extrait

« … L’auteur proteste ici de son respect pour les grands génies dont s’honore la science humaine ; il adore la ligne droite, il aime encore malheureusement un peu trop la courbe ; mais s’il s’agenouille devant les gloires des mathématiques et devant les miracles de la chimie ; il croit, si l’on admet l’existence des Mondes Spirituels, que les plus beaux théorèmes n’y sont d’aucune utilité, que tous les calculs du fini sont caducs dans l’infini, que l’infini devant être comme Dieu, semblable à lui-même en toutes ses parties, la question de l’égalité du rond et du carré doit s’y trouver résolue, et que cette possibilité devrait donner l’amour du ciel aux géomètres. Remarquez bien encore qu’il n’a pas l’impiété de contester l’influence des mathématiques sur le bonheur de l’humanité prise en masse ; thèse soutenue par Swedenborg et Saint-Martin. Mais trop de gens s’avanceront à la défense des Saintes Sciences de l’homme, trop peu prendront intérêt aux lointaines clartés du Mysticisme, pour que l’auteur ne soit pas ici du parti le plus faible, au risque de se voir l’objet de ces plaisanteries, espèce de timbre que la presse périodique met en France à toute idée nouvelle, et qui, heureusement, rencontrent en lui la plus dure de toutes les cuirasses humaines, le mépris » (pp. IV-VI).

b) 2e extrait

« … Le mysticisme que vous trouvez là dominant la société, sans que la cour de Rome s’en inquiétât parce qu’alors la belle et sublime Rome du moyen âge était omnipotente, fut transmis à madame Guyon, à Fénelon et mademoiselle Bourignon par des auteurs allemands, entre lesquels le plus illustre est Jacob Bœhm. Puis, au dix-huitième siècle, il a eu dans Swedenborg un évangéliste et un prophète dont la figure s’élève aussi colossale peut-être que celles de saint Jean, de Pythagore et de Moïse. M. Saint-Martin, mort dernièrement, est le dernier grand écrivain mystique. Il a donné partout la palme à Jacob Bœhm sur Swedenborg ; mais l’auteur de Séraphîta accorde à Swedenborg une supériorité sans contestation possible sur Jacob Bœhm aux œuvres duquel il avoue n’avoir rien pu comprendre encore » (LM, Préface, pp. XV-XVI. - Bruxelles, p. XX. PL, p. 504-505).

On trouve ici une liste d’auteurs mystiques : Mme Guyon, Fénelon, Mlle Bourignon, Jacob Bœhme, Swedenborg et Saint-Martin. Cette liste est à rapprocher de la liste plus complète que l’on trouve dans Les Proscrits :

« Cette branche de l’ancienne théologie est secrètement restée en honneur parmi nous. Jacob Bœhm, Swedenborg, Martinez Pasquallis, Saint-Martin, Molinos, mesdames Guyon, Bourignon et Krudener, la grande secte des extatiques, celle des illuminés, ont, à diverses époques, dignement conservé les doctrines de cette science, dont le but a quelque chose d’effrayant et de gigantesque ».

Il faut ajouter la liste des mystiques cités par Balzac dans la Lettre à Charles Nodier sur la Palingénésie

« … Mais n’auriez-vous pas médité, de concert avec notre Directeur, de raccoler [sic], pour la REVUE DE PARIS, parmi les platoniciens, les swedenborgistes, les illuminés, les martinistes, les bœhmenistes [sic], les voyants, les extatiques, peuple poète, essentiellement croyant, acharné à comprendre et nullement à dédaigner !... Treuttel et Wurtz n’ont certes pas réimprimé à votre insu plusieurs de ces œuvres mystiques où les abîmes de l’infini semblent organisés, et où bien des intelligences trop faibles, trop fortes peut-être, aiment à se perdre comme un voyageur dans les souterrains de Rome ; songez que je respecte ces œuvres ; vous trouveriez Swedemborg [sic], Mme Guyon, Sainte-Thérèse, Mme Bourignon, Jacob Bœhm, etc., complets, reliés par notre ami Thouvenin, sur une tablette particulière de ma bibliothèque » ([2]).

On remarquera facilement que dans cette dernière liste, Saint-Martin n’y figure pas, mais seulement ses disciples ! Faut-il croire R. Amadou :

« Si Balzac omet Saint-Martin dans l’énumération où sa place paraissait réservée, ne serait-ce pas pour dissimuler – voire se cacher, inconsciemment, à soi-même – les plagiats du Philosophe inconnu ?… » ([3]).

Bien au contraire, l’absence de Saint-Martin dans cette liste représente une indication importante et marque l’attention que le lecteur doit avoir pour le Philosophe inconnu.

Notons également que Laure Surville, la sœur de Balzac, confirme que son frère a bien lu les œuvres de Saint-Martin et d’autres d’ailleurs ([4]) :

« Séraphîta, cette œuvre étrange qui semble la traduction d’un livre allemand, lui fut inspirée par une amie. Notre mère lui vint en aide pour les moyens d’exécution. Ma mère, fort occupée d’idées religieuses, lisait alors les mystiques et les avait collectionnés. Honoré s’empare des œuvres de Saint-Martin, de Swedenborg, de Mlle Bourignon, de Mme Guyon, de Jacob Boehm, qui formaient plus de cent volumes, et les dévore. Il lisait comme d’autres feuillettent, et cependant s’assimilait tout ce qu’il y avait d’idées dans un livre !... Il se plonge dans l’étude du somnambulisme et du magnétisme, qui se relient au mysticisme ; et ma mère, ardente au merveilleux, lui fournit encore les occasions de ces études : elle connaissait tous les magnétiseurs et les somnambules célèbres de cette époque ».

2. Les Proscrits

La première publication des Proscrits a été faite dans le tome 26 de la Revue de Paris ([5]) ; ils sont divisés en trois chapitres : Le Sergent de ville, Le Docteur en théologie, Le Poète. On trouve le même texte dans l’édition de la Revue de Paris en Belgique, p. 12 et sq. Ils font ensuite partie, sous cette forme, des Romans et Contes philosophiques (Paris, Gosselin, 1831), insérés dans le tome II. Avec la dédicace et la date d’octobre 1831, ils sont réunis à Louis Lambert et Séraphîta dans le Livre mystique, (Paris, Werdet, décembre 1835 ; réédité en février 1836).

« Pour comprendre ce siècle extraordinaire, l’esprit qui en dicta les chefs-d’œuvre inconnus aujourd’hui, quoique immenses, enfin pour s’en expliquer tout jusqu’à la barbarie, il suffit d’étudier les constitutions de l’Université de Paris, et d’examiner l’enseignement bizarre alors en vigueur. La Théologie se divisait en deux Facultés, celle de THÉOLOGIE proprement dite, et celle de DÉCRET. La Faculté de Théologie avait trois sections : la Scolastique, la Canonique et la Mystique. Il serait fastidieux d’expliquer les attributions de ces diverses parties de la science, puisqu’une seule, la Mystique, est le sujet de cette étude. La THÉOLOGIE MYSTIQUE embrassait l’ensemble des révélations divines et l’explication des mystères. Cette branche de l’ancienne théologie est secrètement restée en honneur parmi nous. Jacob Bœhm, Swedenborg, Martinez Pasquallis, Saint-Martin, Molinos, mesdames [40] Guyon, Bourignon et Krudener, la grande secte des extatiques, celle des illuminés, ont, à diverses époques, dignement conservé les doctrines de cette science, dont le but a quelque chose d’effrayant et de gigantesque. Aujourd’hui, comme au temps du docteur Sigier, il s’agit de donner à l’homme des ailes pour pénétrer dans le sanctuaire où Dieu se cache à nos regards » (p. 39).

3. Louis Lambert

Dans cet extrait où Saint-Martin et Gence sont cités, R. Amadou remarque la particule nobiliaire attribuée à Gence alors qu’elle est absente du patronyme du Philosophe inconnu et le fait que l’empire français a été créé en 1804 et donc après la mort de Saint-Martin (1803) ([6]).

« La baronne de Staël, bannie à quarante lieues de Paris, vint passer plusieurs mois de son exil dans une terre située près de Vendôme. Un jour, en se promenant, elle rencontra, sur la lisière de son parc, l’enfant du tanneur, presque en haillons, et absorbé par un livre. Ce livre était une traduction du Ciel et de l’Enfer. A cette époque, MM. Saint-Martin, de Gence et quelques autres écrivains français, moitié allemands, étaient à peu près les seules personnes qui dans l’empire français connussent le nom de Swedenborg. Étonnée, madame de Staël prit le livre avec cette brusquerie [107] dont ses interrogations, ses regards et ses gestes n’étaient pas toujours exempts, et lançant un coup d’œil à Lambert : — Est-ce que tu comprends cela ? lui dit-elle.
— Priez-vous Dieu ? demanda l’enfant
— Mais… oui.
— Et le comprenez-vous ?

La baronne resta muette pendant un moment ; puis elle s’assit près de Lambert, et se mit à causer avec lui…. » (pp. 106-107).

4. Séraphîta

« … L’Agneau est la grande figure des Anges méconnus et persécutés ici-bas. Aussi Christ a-t-il dit : Heureux ceux qui souffrent ! Heureux les simples ! Heureux ceux qui aiment ! Tout Swedenborg est là : Souffrir, Croire, Aimer. Pour bien aimer, ne faut-il pas avoir souffert, et ne faut-il pas croire ? L’Amour engendre la Force, et la Force donne la Sagesse ; de là, l’Intelligence; car la Force et la Sagesse comportent la Volonté. Être intelligent, n’est-ce pas Savoir, Vouloir et Pouvoir, les trois attributs de l’Esprit Angélique ? — Si l’univers a un sens, voilà le plus digne de Dieu ! me disait monsieur Saint-Martin que je vis pendant le voyage qu’il fit en Suède. — Mais, monsieur, reprit monsieur Becker après une pause, que signifient ces lambeaux pris dans l’étendue d’une œuvre dont [157] on ne peut donner une idée qu’en la comparant à un fleuve de lumière, à des ondées de flammes ? » (pp. 156-157).

La phrase que cite Balzac : Si l’univers a un sens, voilà le plus digne de Dieu ! ne se trouve pas dans les écrits de Saint-Martin. Le Philosophe inconnu a lu certains livres de Swedenborg et a même rencontré son neveu, Silverielm, ancien aumônier du roi de Suède ([7]). Mais il n’a jamais été en Suède !

Dans un autre passage de Séraphîta, Balzac dit :

« … car, suivant l’admirable expression de son plus grand disciple, la chair est une génération extérieure » (p. 129).

Nous n’avons pas trouvé cette expression dans les livres de Saint-Martin que nous avons consultés. Dans le Tableau naturel ([8]), une expression approchante peut avoir été utilisée, mais elle concerne les vertus de l’olivier :

« Pour donner une idée des propriétés de l’huile, je ferai observer qu’elle est composée de quatre substances élémentaires qui lui donnent des rapports actifs avec les quatre points cardinaux de la circonférence universelle. Parmi les différentes huiles, celle de l’olivier tient le premier rang, parce que la chair de son fruit étant extérieure, reçoit par ce moyen les premières actions des influences ; sans oublier que par sa qualité naturelle, elle fixe et arrête en elle ces mêmes influences ».

Mais que veut dire l’expression de Balzac « son plus grand disciple ? ». Est-ce Saint-Martin, comme le suggère H. Gauthier dans sa note tout en précisant que « Saint-Martin se déclare l’héritier de Jacob Bœhme plutôt que de Swedenborg » ([9]). Balzac ne le précise pas et il est bien difficile de le savoir.

5. Melmoth réconcilié

Dans ce livre, la citation fait référence à Saint-Martin, « un philosophe, grand admirateur de l’illustre cordonnier » :

« Vous pouvez vous convaincre de la vérité de cette citation, reprit l’Allemand, en lisant la phrase dans la page 75 du Traité de la Triple Vie De L’homme, imprimé en 1809, chez monsieur Migneret, et traduit par un philosophe, grand admirateur de l’illustre cordonnier » ([10]).


Notes

[1] Nous donnons ici les références de la première édition (1er décembre 1835). C’est nous qui soulignons.

[2] Balzac, « Lettre à Charles Nodier sur la Palingénésie ». Revue de Paris, T. 43, Paris 1832, p. 169, en réponse à l’article de Ch. Nodier « De la palingénésie humaine à la résurrection » dans la Revue de Paris, T. 41.

[3] R. Amadou, art. cit., p. 55.

[4] Laure Surville, Balzac sa vie et ses œuvres d'après sa correspondance. Paris, Jaccottet, 1858, pp. 105-106.

[5] Balzac, « Les proscrits, esquisse historique », Revue de Paris, 1831, T 26, p. 12 et sq. Voir également Revue de Paris, seconde édition, 3e année, tome 2. Bruxelles, 1831. Ce texte a été repris par Papus, dans Martinésisme, Willermosisme, Martinisme et Franc-maçonnerie, Chamuel, 1899, p. 39.

[6] Idem., p. 56.

[7] Louis-Claude de Saint-Martin, Mon portrait historique et philosophique, publié par R. Amadou. Paris, Julliard, 1961, n° 165. Voir également de Saint-Martin, Œuvres posthumes, Tours, Letourmy, 1807, n° 65, pp. 23-24. 

[8] Louis-Claude de Saint-Martin, Tableau naturel op. cit., seconde partie, pp. 84.

[9] Balzac, Œuvres complètes, t. XI, op. cit., p. 774, note 2.

[10] H. de Balzac, Melmoth réconcilié, in Études philosophiques, La recherche de l’absolu. Paris, Bourdilliat, 1860, p. 308.


 

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