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Le 4 pluviôse an III - 1er Cours de Dominique-Joseph Garat aux Ecoles NormalesAnalyse de l'entendement : Programme (pages 138-151)

Séances des Écoles normales recueillies par des sténographes et revues par les professeurs.
Nouvelle édition – Tome Premier
Paris. A l’imprimerie du Cercle social (1800)
An 9 de la République française

 


ANALYSE DE L'ENTENDEMENT

Etenim illuminationis puritas et arbitrii libertas simul inceperunt, simul corruerunt : neque datur in universitate rerum tam intima simpathia, quam illa veri et boni. [1]

Bacon

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1. Cette phrase est extraite de l'adresse au roi d'Angleterre qui se trouve au début du livre V du De Dignitate et Augmentis scientiarum de Francis Bacon. Avant de parler de Logique et d'Ethique, Bacon assure le roi que les deux disciplines sont jumelles à l'origine :

Doctrina circa intellectum, Rex optime, atque illa circa voluntatem hominis in natalibus suis tanquam gemellae sunt. Etenim illuminationis puritas et arbitrii libertas simul inceperunt, simul corruerunt. Neque datur in universitate rerum tam intima sympathia quam illa veri et boni.

« La science qui concerne l'intellect, excellent roi, et celle qui concerne la volonté de l'homme sont à leur naissance comme des jumelles. De fait, la pureté de l'illumination et la liberté du jugement ont commencé ensemble et se sont écroulées ensemble. Et dans l'ensemble des choses on ne trouve pas d'accord plus profond que celui du vrai et du bien... »

 

 

GARAT, Professeur.

PROGRAMME.

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Le plus bel attribut de l'homme, celui par lequel il occupe la première place, entre tous les êtres au milieu desquels il existe sur la terre, c'est l'entendement, c'est la raison. Tout ce que fait l'homme, tout ce qu'il veut, et même, à beaucoup d'égards, tout ce qu'il peut, dépend, en dernière analyse, de la manière dont il sent les choses, dont il les voit, dont il en raisonne, dont il les entend, en quelque sorte. Il y a toujours dans sa pensée quelqu'image et quelqu'idée distincte ou confuse, réelle ou fictive, vraie ou fausse, d'après laquelle il conçoit ses desseins, il exécute ses ouvrages, il détermine ses volontés, et il accomplit ses actions. La faiblesse et la puissance de l'homme, ses égarements et sa sagesse, ses vices et ses vertus, ses privations et ses jouissances, toutes ses qualités et toutes ses destinées, sortent donc, comme de leur source, de son entendement.

[Inégalité de la raison]

Malheureusement, la raison n'est pas une faculté qui soit égale et constante, ni chez le même homme [139] dans tous les âges, ni chez tous les hommes dans la même nation, ni chez les mêmes nations dans tous les siècles. Le germe paraît en avoir été répandu à peu près universellement par la nature sur les pénétrations humaines ; mais dans le plus grand nombre des hommes, des peuples et des siècles, ce germe reste stérile: dans quelques-uns, le développement commence et s'arrête pour toujours aux plus faibles commencements; d'autres font plus de progrès ; mais ils entrent et s'avancent dans de fausses routes, et les acquisitions mêmes de l'esprit deviennent fatales à la raison humaine.

Dans aucun siècle, chez aucun peuple, et chez aucun homme, la raison n'a eu encore cette certitude, cet éclat et cette étendue dont nous voyons évidemment aujourd'hui qu'elle est capable.

Une si grande inégalité dans la manière dont les hommes possèdent une faculté commune à tous, a dû être et a été dans tous les temps un phénomène qui a singulièrement frappé les esprits : on a cherché les causes de ce phénomène, et comme il n'était pas facile de les trouver, on en a imaginé d'étranges.

Tantôt, pour expliquer le génie qui distinguait certains hommes et certains peuples, on a supposé qu'ils étaient inspirés par des dieux. C'est l'explication des temps où la raison était si rare, qu'elle devait paraître étrangère à la nature humaine.

Tantôt, on a attribué la différence des esprits à la différence des âmes ; et de deux mots qui expriment la même chose, lorsqu'ils expriment quelque chose [140] de réel, on donnait l'un pour la solution du problème que présente l'autre.

Tantôt, des philosophes qui se croyaient plus profonds, et qui se rapprochaient au moins davantage de la nature, ont cru révéler son secret, en rapportant toutes les inégalités des esprits à la diversité des organisations. Selon eux, ces différences si marquées, si prodigieuses entre l'intelligence de deux hommes, tiennent à des différences imperceptibles et inassignables entre les organes de leurs sens et de leurs cerveaux ; et parce que cette cause est manifestement la vraie dans quelques cas, comme celui de 1’imbécillité et de la folie, ils affirmaient qu'elle est la vraie dans tous les cas, qu'elle est générale. Peu s'en faut qu'ils n'aient fait croire que l'Énéide et le système de l'attraction, ont été comme gravés par la main de la nature sur les cerveaux de Newton et de Virgile.

[Influence de la diversité des cultures]

Tandis que ces investigateurs audacieux de causes qui se dérobent à tous les sens, s'égaraient dans des hypothèses fondées sur des principes occultes, des hommes plus éclairés, parce qu'ils étaient moins ambitieux, aperçurent une cause qui était sous leurs yeux, et qui expliquait, en grande partie au moins, cette humiliante inégalité des esprits. Cette cause, ils la virent dans la différence des circonstances, de la culture, des études, des méthodes et des travaux. L'existence de cette cause frappe tous les regards ; elle est incontestable. L'existence des autres causes, si elle est réelle, se dérobe à tous les sens ; elle est incertaine. Cette cause, quoiqu'il ne soit pas [141] toujours possible de l'observer dans toutes ses manières d'agir, agit pourtant sous nos yeux; et il est facile de mieux diriger son action, pour la rendre plus utile : les autres causes, quand elles seraient plus puissantes, agissent dans les profondeurs mystérieuses où elles se cachent ; et il est inutile de s'en occuper, parce qu'il est impossible de les mieux diriger.

L'influence de la diversité des cultures n'est pas une hypothèse et un système ; c'est un fait, et ce fait remplit l'univers et les siècles : il est répété de toutes parts dans l'histoire des individus, et dans l'histoire des nations. Quelle que fut, par exemple, l'organisation du cerveau de Newton et du cerveau de Leibnitz, on est sûr que si tous les deux n'avaient pas cultivé la géométrie, aucun d'eux n'aurait trouvé la méthode du calcul de l'infini. Les peuples qui, depuis Homère jusqu'à Philopœmen, ont vécu sur les côtes de l'Asie Mineure, dans les Archipels et dans le continent de la Grèce, ont pu être mieux organisés, pour les arts et pour la philosophie, que tous les autres peuples de la terre ; mais s'ils n'avaient pas eu des institutions sociales singulièrement favorables à tous les genres de talents et de génie, ils auraient pu rester éternellement dans la barbarie, d'où ils étaient sortis après des siècles de tâtonnements, et dans laquelle le joug des Ottomans les a si rapidement replongés.

S’il était possible de ne pas reconnaître cette influence de la culture sur les esprits, il était difficile aussi de ne pas comprendre que cette culture, pour produire tous ses bons effets, devait être dirigée sur [142] certaines règles. Elle a pour but de conduire les esprits à la vérité : on dut donc sentir, confusément au moins, le besoin de savoir par quelle route il faut marcher vers la vérité, et à quel signe on peut la reconnaître.

Les peuples qui ont le plus cultivé les arts et les sciences, ont pris tour à tour, ou à la fois, quatre espèces de guides pour s'avancer avec sûreté dans les routes de la nature et de la vérité : le goût ; l’induction, c'est-à-dire la méthode de Socrate et de ses élèves; l’art syllogistique d'Aristote et de son école ; la méthode des géomètres.

Mais le goût jouit de ses erreurs, comme de ses sensations les plus exquises ; il peut facilement se tromper sans que rien l'en avertisse : son attribut d'ailleurs, est de juger de la beauté plus que de la vérité : arbitre suprême et délicat au milieu des talents de l'imagination, il est comme étranger au milieu des sciences exactes.

[L’induction, la méthode de Socrate]

La méthode de Socrate, ces questions inattendues d'une ignorance tantôt feinte et tantôt naïve, cette manière piquante de conduire ou d'induire l'esprit d'une interrogation qui le surprend, à une réponse qu'il fait lui-même, et qui l'éclaire, l’induction, est sans doute la meilleure méthode que l'instinct de la nature ait jamais donnée à un philosophe ; elle est une espèce d'enquête de la vérité, sur faits et articles : mais Socrate avait comme rencontré cette méthode par un hasard heureux ; il ne l'avait pas trouvée dans l'analyse approfondie de [143] l’esprit humain : on s'en servit, sans savoir par quelles questions il fallait commencer, passer et finir. Des questions faites sans suite, amenaient des réponses sans liaisons ; et il n'y a de lumière pure et étendue, que dans la liaison des idées. Ces interrogatoires confondaient les sciences fausses, et ne créaient pas la vraie science ; elles conduisirent l'école de Socrate à un doute universel ; c'était le point d'où il fallait partir, mais ce n'était pas le point où il fallait arriver et rester.

Le syllogisme réduit et enchaîne les propositions sous une certaine forme ; il les serre et les presse sous un seul regard de l'esprit : mais le syllogisme n'atteint, ni aux fausses acceptions des mots où se cachent les erreurs, ni aux profondeurs de la nature où se cachent les vérités. C'est une espèce de pugilat de l'esprit, où l'esprit exerce, accroît, et perd ses forces sans faire aucune œuvre utile aux hommes.

[La méthode des géomètres]

Si, en effet, on avait appliqué la méthode des géomètres à tous les genres d'idées, sans doute on aurait donné à toutes l'exactitude rigoureuse de la géométrie ; mais on a pris les formes des géomètres, et on n'a point pris leur méthode. On crut les imiter, on ne fit que les contrefaire. Pour les imiter réellement, il eût fallu mettre dans la langue de toutes les sciences, la précision qu'ils mettent dans leur langue ; et alors leur langue, qui ne s'applique bien qu'à leurs objets, aurait été inutile. Cet appareil d'axiomes, de définitions, des scholies, de corollaires, dont on a défiguré plusieurs ouvrages qui ne sont pas de géométrie, n'a servi qu'à retrancher, pour ainsi dire, [144] des notions vagues, confuses et fausses, derrière des formes imposantes et respectées.

Aussi, pendant qu'on célébrait de toutes parts les merveilles des ouvrages de goût ; pendant que les sciences exactes opéraient des prodiges plus incontestables encore ; pendant que le syllogisme, aux cent formes, faisait retentir de ses cris toutes les écoles ; pendant que l'induction présentait la philosophie sous les formes les plus attrayantes de la conversation et du drame, les erreurs anciennes s'éternisaient : de nouvelles erreurs naissaient et se multipliaient avec les nouveaux ouvrages ; partout on voyait des opinions et des systèmes, nulle part la vérité et la nature ; et la sagesse même abandonnait la perquisition des connaissances les plus nécessaires à l'homme, comme inaccessibles à toutes ses recherches.

[Connaître l’esprit humain grâce aux sens]

Depuis le seizième siècle, sept à huit philosophes effrayés de cette impuissance de toutes les opérations, et de ce désordre confus de toutes les notions de l'esprit humain, ont pensé que pour bien le diriger, il n'y avait qu'un seul moyen ; c'est de le bien connaître, de le suivre pas à pas dans tout ce qui lui arrive et dans tout ce qu'il fait, depuis les sensations qui lui sont communes avec les animaux, jusqu'aux conceptions les plus compliquées de la plus vaste intelligence.

Ce travail, commencé par Bacon, a été continué en Angleterre, en Allemagne et en France, par des hommes qui réunissaient à beaucoup de courage d'esprit, beaucoup de sagesse.

Le dessein seul de chercher par cette voie la bonne [145] méthode, leur en donnant une meilleure que toutes celles qu'on avait suivies jusqu'à eux, ils ont démêlé avec une sagacité infinie, ce que chaque sens en particulier porte dans l'entendement, et ce que tous y apportent en commun ; ils ont aperçu, et les causes des erreurs si fréquentes de nos sens, et les moyens par lesquels les sens corrigent eux-mêmes leurs erreurs. En découvrant comment et pourquoi nos sensations sont si souvent confuses et fautives, ils ont découvert comment on peut les rendre distinctes, nettes et exactes; ils ont fourni les moyens d'épurer les sources même de l'intelligence.

[Des facultés de l’entendement, comme diverses formes de la sensation]

Passant de l'examen de nos sensations aux divers emplois que l'entendement en fait, c'est-à-dire, aux facultés de l'entendement, ils ont démontré que toutes ces facultés, que l’attention, la comparaison, le jugement, la réflexion, la mémoire, l'imagination, le raisonnement, n'étaient que la sensation elle-même prenant diverses formes, mais ne changeant jamais de nature. Cette découverte, qui peut paraître très simple, et que tant de dogmes consacrés rendaient si difficile , leur a enseigné comment on peut rendre l'attention plus vive et plus soutenue, la mémoire et l’imagination plus fidèles, le raisonnement plus exact, la réflexion moins traînante, plus souple et plus agile.

Après avoir bien connu les sources où puise l'entendement, et les facultés avec lesquelles il y puise, ils ont porté leurs observations sur les idées que l'esprit humain conçoit des choses, sur les notions qu'il s'en forme ; ils ont démêlé, distingué et défini tous les genres et toutes les espèces d'idées ; ils en [146] ont tracé, en quelque sorte, une généalogie dans laquelle les premières, celles d'où naissent toutes les autres, sont les images des objets extérieurs, et dans laquelle les dernières, les conceptions les plus intellectuelles, sont encore, ou des divisions, ou des réunions de ces images ; ils ont frayé et aplani, pour les esprits les moins attentifs, la route qui conduit des sensations aux abstractions, et qui ramène des abstractions aux sensations. Avec cet art, dont ils ont été les premiers maîtres, celui qui le possède, a pu décomposer les notions les plus chargées d'idées diverses, avec autant de facilité qu'un horloger décompose, en toutes ses parties, la montre dont il est l'ouvrier. A l'instant où l'artifice de toute cette formation de nos idées a été bien connu, à l'instant où on a bien vu comment toutes nos idées se font, on a touché à l'art de les faire mieux ; et c'est alors, mais alors seulement, qu'on a pu sans témérité entreprendre l'exécution de ce grand dessein conçu par Bacon, de refaire toutes nos idées, de récréer l'entendement humain.

[Pour récréer l'entendement humain]

Pour l'exécution d'un pareil ouvrage, il était nécessaire, et de bien connaître, et de perfectionner tous les instruments dont on doit se servir: l'attention des philosophes dont je parle se fixa sur les langues. Quel fut leur étonnement ! En ne considérant les langues que comme des instruments nécessaires pour communiquer nos pensées, ils découvrirent qu'elles sont nécessaires encore pour en avoir : ils s'assurèrent, et ils démontrèrent que pour lier ensemble des idées, que, pour en former des jugements distincts, il faut [147] les lier elles-mêmes à des signes ; qu'en un mot, on ne pense que parce qu'on parle, que parce qu'on fixe et qu'on retient devant son esprit, par la parole, des sensations et des idées qui s'échapperaient et s’évanouiraient de toutes parts, et que l'art de penser avec justesse, est inséparable de l'art de parler avec exactitude. Depuis cette découverte, l'une, des plus belles de l'esprit humain, qui est démontrée, et qui aura longtemps encore l'air d'un paradoxe, les langues ont pris devant les vrais philosophes une importance qu'elles n'avaient point encore. La parole dont les uns se servaient, comme à regret, et dont les autres se servaient comme d'une vaine parure, a été associée à tous les soins et à toutes les méditations qu'on a données aux choses et aux pensées ; et le génie a perfectionné les langues, parce qu'il les a respectées. A peine la chimie a appris à parler la nouvelle langue qu'on lui a créée, qu’elle s’est enrichie d'une multitude de découvertes nouvelles.

[De la bonne méthode]

Après qu'une lumière si éclatante avait été répandue sur les sources, sur les facultés, et sur les procédés de l’esprit humain, il n'était plus besoin de chercher la meilleure méthode; elle était trouvée. La bonne méthode, en effet, ne peut être que l'art de multiplier et d’étendre les sensations distinctes et bien vérifiées, de diriger les opérations de l'esprit, conformément à la nature de ses facultés ; de posséder le secret de la formation des idées de tous les genres, pour voir toujours clairement comment on les a faites, et ce qu’elles représentent ; de parler enfin avec précision, concision et liaison, pour donner à toutes les [148] pensées, de la netteté, de la certitude et de l’étendue. Avec une pareille méthode, on pourra se tromper encore ; mais il sera facile de découvrir si l'erreur est dans la manière dont on a senti, dont on a opéré, dont on a fait les idées, dont on les a rendues; et dans quelque coin de l’entendement que se cache l'erreur, on pourra l'y poursuivre et l’en chasser. C'est ainsi que les arithméticiens découvrent et corrigent très promptement un calcul mal fait, parce que, connaissant parfaitement l'artifice de toutes les parties de leurs opérations, ils repassent rapidement, et de plusieurs manières, sur toutes ses parties

Cette méthode ne s’applique pas seulement à quelques genres de connaissances ; elle s’applique à toutes : chaque science a des signes et des procédés qui lui sont propres ; mais tous leurs procédés et tous leurs signes, quand ils sont exacts, sont conformes à cette méthode, qui est celle de l’esprit humain.

On a rapproché de cette méthode, celle qui a dirigé les magnifiques découvertes, faites depuis Galilée, dans les sciences exactes et physiques ; on a vu qu'elle est la même, et que les routes trouvées, par les Bacon et Locke, dans l’analyse de l’esprit humain, précisément les routes qui ont été suivies par les Galilée, par les Huyghens et par les Newton. Enfin, on avait cherché des méthodes particulières pour créer, des méthodes particulières pour juger, des méthodes particulières pour rendre les idées ; et cette méthode, à elle seule, est la meilleure pour l’art de rendre, de juger et de créer les idées.

[De l’objet du cours]

[149] Tel est l'objet qui sera traité dans ce cours : pour le bien déterminer, pour le faire connaître, j'ai été obligé d'en faire comme l'histoire. Il n'a pas encore dans notre langue, ni peut être dans aucune langue de l'Europe, une dénomination précise qui, par un seul mot, en réveille toute l'idée. On l'appelle communément métaphysique ; mais ce mot n'en donna pas une idée vraie, et il en donne une idée effrayante : c'est ce mot qui le fait confondre si souvent avec cette science ténébreuse des anciennes écoles, qui s'appelait aussi métaphysique, et qui, discourant sans fin sur les essences des êtres, sur les modes, sur les accidents, sur les substances spirituelles et non spirituelles, répandait ses ténèbres sur les idées les plus simples et les plus claires. Le premier soin des philosophes, dont j'ai rappelé les travaux et leur premier succès, a été d'étouffer cette fausse science, après l'avoir couverte de tous les ridicules qu'elle méritait : confondre leur art avec elle sous la même dénomination, c'est donc confondre la lumière avec les brouillards qu'elle a dissipé.

Charles Bonnet a substitué sur le frontispice de l'un de ses écrits, au mot métaphysique, le mot de phsychologie [sic] ; et Condillac l'a proposé, sans l'adopter pour ses ouvrages. Le choix de ce mot ne me semblerait point heureux : il ne reçoit presqu’aucune clarté de notre langue, parce qu'il ne s’allie à presqu'aucun de ses mots : par son étymologie il remonte à l'idée de l'âme plutôt qu'à l'idée des opérations de l'esprit humain : il donnerait l’air d’une science, et d’une science à part, à un genre de connaissances [150] qui, par sa nature, doit devenir universelle et familière à tout le monde.

[De l’entendement humain]

J'ai adopté la dénomination de Locke, qui a intitulé son livre : Essai sur l’entendement humain. Il est vrai que ces mots : Essai sur l’entendement et analyse de l'entendement, forment une phrase, plutôt que le nom simple d'une chose ; ils indiquent un travail sur un objet, plutôt que cet objet même. Ce n'est point là une dénomination; mais ces mots font entendre assez clairement et assez brièvement ce qu'on se propose : c'est là l'essentiel.

L'objet de ce cours est, comme on voit, une science toute nouvelle. Son origine ne remonte pas plus haut que Bacon. Elle est née au moment où toutes les sciences réelles allaient naître : elle a assisté, et même présidé à la naissance de plusieurs. Les sciences fondées sur le calcul et l'observation, les mathématiques et l'astronomie, lui ont prêté beaucoup de leurs lumières ; mais elle en a répandu bien davantage sur les sciences physiques et morales, qui n'ont appris que d'elle à marcher dans les routes où elles font aujourd'hui tant de belles découvertes. C'est elle qui a servi, pour ainsi dire, d'intermédiaire et d'interprète entre les sciences exactes, physiques et morales, pour leur faire connaître ce qu'elles avaient de commun, sans s'en douter, et pour leur faire ouvrir de nouvelles communications, auxquelles elles ne pensaient pas. Si on regarde à la certitude de cette nouvelle science, elle est égale à celle des sciences physiques ; elle est la même ; car elle est fondée également sur l'observation des faits et des phénomènes. Si on regarde à [151] l'intérêt que son objet présente, il ne peut pas être plus grand ; ce sont les phénomènes et les opérations de l'esprit humain, c'est-à-dire, ce qu'il y a de plus beau et de plus parfait dans les êtres connus. Si on regarde à son utilité, elle ne peut pas être plus étendue; car c'est l'art de diriger, dans tous les genres, tous les esprits à la vérité. « S'il est permis , dit Bacon à ce sujet, de mesurer chaque chose par la dignité qui lui est propre, les méthodes universelles de la science sont pour toutes les autres sciences, comme des clefs : et de même que la main est l'instrument des instruments, l'intelligence humaine, le dessein des desseins ; de même ces méthodes générales doivent être considérées comme les arts des arts : elles ne dirigent pas seulement l'esprit, elles le fortifient ; de même que l'exercice habituel de tirer des flèches, ne fait pas seulement que vous mirez avec plus de justesse, mais que vous tendez un arc plus fort, avec plus de vigueur (1) ».


 

Note

1. Cæterùm unamquamque rem, propria si placet dignitate metiri rationes scientia, reliquarum omnino claves sunt ; atque, quemadmodum manus instrumentum instrumentorum, anima forma formarum, ita et illæ artes artium ponendæ sunt : neque solùm dirigunt, sed et roborant ; sicut sagittandi usus et habitus non tantum facit ut meliùs quis collimet, sed ut arcum tendat fortiorem

« La main est l'instrument des instruments » : expression repris d’Aristote, De l’Âme, III, 8, 431 b21. Cité par Christian Godin, La totalité, volume 3 : La philosophie, Champ Vallon, 2000, p.593.


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