Cousin

Victor COUSIN (1792-1867) est professeur de philosophie à la faculté des lettres de Paris, lorsqu'il publie en 1829 son "Cours de l'histoire de philosophie". Il est nommé Ministre de l’Instruction publique (6 septembre 1840 - 29 octobre 1840) ; il succède à Villemain et sera remplacé également par Villemain

- Membre de l’Institut : Académie des sciences morales et politiques (27 octobre 1832). Élu à l’Académie française, le 18 novembre 1830. Voir : www.textesrares.com/philo19/noticeAuteur.php?nom_aut=Cousin&prenom_aut=Victor ]

A notre connaissance, Victor Cousin n'a pas écrit d'article sur Saint-Martin comme l'a fait Philibert Damiron ou Adolphe Franck. Toutefois, il en parle dans plusieurs de ses ouvrages, que ce soit dans ses "Cours de l'histoire de la philosophie", dans ses "Fragments philosophiques", dans son "Cours de l'histoire de la philosophie moderne" ou dans son "Histoire générale de la philosophie depuis les temps les plus anciens jusqu’à la fin du XVIIIe siècle".

C'est l'ensemble de ces extraits concernant Saint-Martin que nous présentons dans cet article.

Source de l'image : Wikipédia - article sur Victor Cousin


1829 - V. Cousin - Cours de l’histoire de la philosophie

Histoire de la philosophie du XVIIIe siècle -Tome II – École sensualiste – Locke

Paris. Pichon et Didier, éditeurs, libraires commissionnaires, successeurs de Béchet Aîné, quai des Augustins, n° 47 -1829

Ce livre est publié en 1830 à Bruxelles sous le titre « Cours de philosophie » : Bruxelles, de l’imprimerie de Van Dooren frères, vieux Marché aux grains, n° 16 -1830

Ce cours sera réédité en 1841 et en 1847

Treizième leçon

De la méthode d'observation et d'induction dans l'histoire. — Que l'induction, appuyée sur l'observation de tous les faits antérieurs de l'histoire de la philosophie, divise d'abord la philosophie du XVIIIe siècle en quatre systèmes. — Confirmation par les faits et l'étude même de la philosophie au XVIIIe

siècle. — Division des écoles européennes en quatre écoles : sensualiste, idéaliste, sceptique, mystique. Division de ce cours en quatre parties correspondantes. — Ordre du développement de ces quatre écoles, et par conséquent ordre à suivre dans leur exposition. — Esprit de ce cours. — Son but.

Extrait, page 13 [p. 10 de l’édition de 1830]

D'autre part, loin de manquer à la philosophie française au XVIIIe siècle, il est juste de reconnaître que jamais le mysticisme n'a eu en France un représentant plus complet, un interprète plus profond, plus éloquent, et qui ait exercé plus d'influence, que Saint-Martin. Les ouvrages de Saint-Martin, célèbres dans toute l'Europe, ont fait école parmi nous.

Extrait, page 22-24 [p.7 de l’édition de 1830]

Et, par parenthèse, re- [23] marquez, Messieurs, comme l'histoire est bien faite, comme l'esprit qui y préside fait toute chose dans son temps avec poids et mesure, et fait arriver les systèmes quand il est bon qu'ils arrivent : après Locke et Berkeley, Condillac et Kant, le scepticisme était nécessaire, et c'est alors qu'il est venu. Pour le mysticisme, qui pourrait comprendre Saint-Martin sans Voltaire et sans Condillac ? Saint-Martin n'a-t-il pas été évidemment poussé à toutes les extrémités de son mysticisme par l'effroi que lui causaient et le scepticisme auquel il voulait échapper, et le triste dogmatisme de son temps, c'est-à-dire la grande école sensualiste de France ? Il en est de même de Frédéric Schlegel, de Baader, et des autres mystiques allemands de notre âge. Ce sont, à mon gré, les enfants d'un temps blasé en fait de spéculation, les derniers produits d'une philosophie découragée, qui s'abjure elle-même. Tous, ou la plupart, ont été d'ardents dogmatiques que la lutte et le mouvement des systèmes s'entredétruisant l'un l'autre ont précipités vers le scepticisme, et qui se sont réfugiés, les uns dans le mysticisme orthodoxe de la foi ancienne et de l'église, la plupart dans un mysticisme hétérodoxe, arbitraire et chimérique. Mais enfin tout ce mys- [24] ticisme est né du désespoir de la raison spéculative, et on n'arrive au désespoir qu'après avoir passé par l'illusion. Ainsi, je tiens comme un point incontestable que non seulement il y a quatre grandes écoles au dix-huitième siècle, mais que ces quatre grandes écoles se sont développées régulièrement, dans un ordre déterminé, savoir : d'abord le sensualisme, puis l'idéalisme, puis le scepticisme, puis le mysticisme.


1830 – V. Cousin - Fragments philosophiques pour servir à l'histoire de la philosophie

Souvenirs d’Allemagne, notes d’un journal de voyage en l’année 1817 - I. - Motifs du voyage

Extrait, pages 55-56

M. Passavant, docteur en médecine, est chrétien aussi comme M. Manuel, mais il l'est bien différemment et à la manière de M. Franz Baader dont il est un fervent disciple. M. Passavant a fait tous ses efforts pour m'expliquer la doctrine de son maître, sans y réussir. Cette doctrine n'a point une méthode fixe et un développement régulier; ce sont des aperçus ingénieux et subtils qui répandent sur toutes choses une lumière équivoque. Je crains que M. Baader n'embrouille la religion par la philosophie et la philosophie par la religion. Jusqu'ici, [56] du moins le christianisme de M. Baader n'est pas à mes yeux un christianisme de bon aloi. M. Baader a été d'abord un disciple de la Philosophie de la nature. Plus tard il y a joint une imitation du mysticisme de Bœhme et de Saint-Martin, et le voilà maintenant un des coryphées du catholicisme bavarois (1).

Note : 1. M. Franz Baader est né à Munich en 1765, et il était membre de l'Académie des sciences de cette ville quand je l'y rencontrai en 1818.

Extrait, pages 60-61

Fr[édéric] Schlegel n'estime point l'école écossaise; il pense qu'il faut philosopher ou ne pas philosopher, comme si philosopher avec sobriété et dans les limites des facultés [61] humaines n'était pas philosopher encore, et de la meilleure manière ! A ce compte, Socrate serait un pauvre philosophe. Fr. Schlegel m'a dit que les deux hommes de France qui seuls peuvent prétendre à l'esprit philosophique sont Saint-Martin et M. de Bonald. M. de Bonald a le tort d’avoir appelé au secours de la religion la raison qui la détruit, mais il spécule de haut. Pour Saint-Martin, c'est un scandale qu'il n'ait pas produit plus d'effet en France (1).

Note :1. Saint-Martin a produit en France l'effet qu'il devait produire, et nous en, avons toujours parlé avec un respect sincères Voyez PHILOSOPHIE DE LOCKE IIe leçon : « II est juste de reconnaître que jamais le mysticisme n'a eu en France un interprète plus profond, plus éloquent et qui ait exercé plus d'influence que Saint-Martin. Ses ouvrages, célèbres dans toute l'Europe, ont fait école parmi nous. »

VI. Dresde. Le Pont, le Musée, etc. - Extrait, pages 124-125

Gœrlitz est une ville de la Silésie prussienne, assez grande et assez peuplée. C'est là qu'à la fin du seizième siècle naquit un pauvre homme, resté toute sa vie un simple cordonnier, qui, doué d'un esprit merveilleux, et frappé de bonne heure de la beauté de la nature, s'accoutuma à y voir l'image de Dieu, confondant un peu trop sans doute l'image avec celui qui l'a faite, l'œuvre avec l'artiste, mais pénétrant dans cette œuvre, sans cesse contemplée et étudiée avec l'œil de l'amour et de la foi, à des profondeurs vraiment étonnantes. Jacob Bœhme, dans sa boutique de Gœrlitz, ne paraît avoir connu d'autres livres que la Bible et quelques traités de mauvaise chimie ; il doit tout à un sentiment extraordinaire de la nature, et il en a tiré, à force de méditations, cette philosophie teutonique, ce mysticisme à la fois sublime [125] et absurde qu'ont répandu dans le monde Swedenborg et Saint-Martin.


1847 - Cousin - Cours de l’histoire de la philosophie moderne

Deuxième série. Tome III -Nouvelle édition, revue et corrigée

Histoire de la Philosophie au XVIIIe siècle. École sensualiste. Système de Locke.
Paris. Didier, 35, quai des Augustins – Lagrange, 19, quai des Augustins -1847

Treizième leçon - Extrait, pages 9-10

Il est juste de reconnaître que jamais le mysticisme n'a eu en France un interprète plus profond, plus éloquent, et qui ait exercé plus d'influence, que Saint-Martin. Les ouvrages [10] de Saint-Martin, célèbres dans toute l'Europe, ont fait école parmi nous (1).

Note

1. Il a tour à tour publié des traductions ou imitations de Böhme et des écrits originaux. Les voici dans l'ordre chronologique : Des Erreurs et de la Vérité, Lyon, 1775, 1 vol. in 8. — Tableau naturel des Rapports qui existent entre Dieu, l'homme et l'univers, Edimbourg, 1782, 2 vol. — L'Homme de désir, Lyon, 1790, 1 vol. — Ecce Homo, 1 vol., Paris, 1792. — Le nouvel Homme, Paris, in -8, 1 vol., l'an IV de la liberté. — De l'Esprit des choses, 1800, 2 vol. — L'Aurore naissante, 1800, 2 vol. — Les trois Principes du l'Essence divine, 1802, 2 vol. — Le Ministère de l'Homme esprit, Paris, 1802, 1 vol. — Quarante questions sur l'Âme, 1807, 1 vol. — De la triple vie de l'Homme, 1809, 1 vol. — Œuvres posthumes, Tours, 2 vol., 1807.

Extrait, page 17

Et, par parenthèse, remarquez comme l'histoire est bien faite, comme l'esprit qui y préside fait toute chose dans son temps avec poids et mesure, et amène les systèmes quand il est bon qu'ils arrivent : après Locke et Berkeley, après Condillac et Kant, le scepticisme était nécessaire, et c'est alors qu'il est venu. Pour le mysticisme, qui pourrait comprendre Saint-Martin sans Voltaire et sans Condillac ? Saint-Martin n'a-t-il pas été poussé à son mysticisme par l'effroi que lui causaient et le scepticisme auquel il voulait échapper, et le triste dogmatisme de son temps ? Il en est de même de Fré [17] déric Schlegel, de Baader, et des autres mystiques allemands de notre âge (1). Ce sont, à mon gré, les enfants d'un temps blasé en fait de spéculation, les derniers produits d'une philosophie découragée, qui s'abjure elle-même. Tous, ou la plupart, ont été d'ardents dogmatiques, que la lutte et le mouvement des systèmes s'entre-détruisant l'un l'autre ont précipités vers le scepticisme, et qui se sont réfugiés, les uns dans le mysticisme orthodoxe de la foi ancienne et de l'Église, la plupart dans un mysticisme hétérodoxe, arbitraire et chimérique. Mais enfin tout ce mysticisme est né du désespoir de la raison spéculative, et on n'arrive au désespoir qu'après avoir passé par l'illusion. Je tiens donc comme un point incontestable que non seulement il y a quatre grandes écoles au XVIIIe siècle, mais que ces quatre grandes écoles se sont développées régulièrement : d'abord le sensualisme, puis l'idéalisme, puis le scepticisme, puis le mysticisme.


1864 – V. Cousin - Histoire générale de la philosophie depuis les temps les plus anciens jusqu’à la fin du XVIIIe siècle

Nouvelle édition -Paris. Librairie académique. Didier et Cie, libraires éditeurs, 35, quai des Augustins  - 1864

[En 1867, paraît la huitième édition : Les pages de cette édition sont en crochet. ]

Sixième leçon – Philosophie de la renaissance - Extrait, page 297 [313]

Mais le plus profond à la fois et le plus naïf de toutes les mystiques du seizième siècle est Jacob Bœhme, né en 1575, mort en 1624. C'était un pauvre cordonnier de Görlitz [1], sans aucune instruction littéraire, uniquement occupé de deux études, que tout chrétien et tout homme peut toujours faire, l'étude plus contemplative que théorique de la nature, et celle des livres saints. Il est appelé le philosophe teutonique. Il a écrit une foule d'ouvrages qui ont été depuis comme l'Évangile du mysticisme. Ils ont été souvent reproduits et traduits en différentes langues. Un des plus célèbres, publié en 1612, s'appelle Aurora (2).

Notes

1. [Cette note n’existe pas dans la version de 1864]. FRAGMENTS na PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE, Souvenirs d'Allemagne, p. 124 : « C'est là (à Görlitz) qu'à la fin du seizième siècle naquit un pauvre homme, resté toute sa vie un simple cordonnier, qui, doué d'un esprit merveilleux, et frappé de bonne heure de la beauté de la nature, s'accoutuma à y voir l'image de Dieu, confondant un peu trop sans doute l'image avec celui qui l'a faite, l'œuvre avec l'artiste, mais pénétrant dans cette œuvre, sans cesse contemplée et étudiée avec l’œil de l'amour et de la foi, à des profondeurs vraiment étonnantes. Jacob Bœhme, dans sa boutique de Görlitz, ne paraît avoir connu d'autres livres que la Bible et quelques traités de mauvaise chimie; il doit tout à un sentiment extraordinaire de la nature, et il en a tiré, à force de méditation, cette philosophie teutonique, ce mysticisme à la fois sublime et absurde qu'ont répandu dans le monde Swedenborgh [sic] et Saint-Martin.

2. Il a été traduit en français par Saint-Martin, l'Aurore naissante, 2 vol., 1800. Nous devons aussi à Saint-Martin la traduction des Trois principes de l'essence divine ou de l'éternel engendrement des choses, 2 vol., 1802; les Quarante questions sur l'âme, 1807, et la Triple vie de l'homme, 1809.

Dixième leçon – Philosophie du XVIIIe siècle

Extrait, page 515-516 [521]

 

Il est juste de reconnaître que jamais le mysticisme n'a eu en France un interprète plus profond, plus éloquent, et qui ait exercé plus d'influence, que Saint-Martin. Les ouvrages de Saint- [516] Martin, célèbres dans toute l'Europe, ont fait école parmi nous (1).

Note

1. Né en 1743, mort en 1803, il a tour à tour publié des traductions ou imitations de Böhme ainsi que des écrits originaux. Voici ces derniers, ceux du moins que nous connaissons, dans l'ordre chronologique : : Des Erreurs et de la Vérité, Lyon, 1775, 1 vol. in 8. — Tableau naturel des Rapports qui existent entre Dieu, l'homme et l'univers, Edimbourg, 1782, 2 vol. — L'Homme de désir, Lyon, 1790, 1 vol. — Lettre à un ami sur la révolution française, Paris, an III. — Ecce Homo, 1 vol., Paris, an IV. — Le nouvel Homme, Paris, in -8, 1 vol., an IV. — Éclair sur l'association humaine, Paris, an V. — Le Crocodile, poème épico-magique, Paris, an VII. — De l'Esprit des choses, 1801, 2 vol. — L'Aurore naissante, 1800, 2 vol. — Les trois Principes du l'Essence divine, 1802, 2 vol. — Le Ministère de l'Homme esprit, Paris, 1802, 1 vol. —Œuvres posthumes, Tours, 2 vol., 1807.

Extrait, page 524 [528]

Et par parenthèse, remarquez comme l'histoire est bien faite, comme l'esprit qui y préside fait toute chose en son temps avec poids et mesure, et amène les systèmes quand il est bon qu'ils arrivent : après les excès de l'école de Locke et la réaction excessive de l'idéalisme de Berkeley, le scepticisme était nécessaire, et c'est alors qu'il est venu en Angleterre dans la personne de Hume. D'un autre côté, en Allemagne et en France, Swedenborg n'a-t-il pas eu devant lui, comme un épouvantail, les abstractions mathématiques de Wolf, et Saint-Martin n'a-t-il pas été poussé à son mysticisme par l'effroi que lui causaient et le scepticisme auquel il voulait échapper et le triste dogmatisme qu'il avait sous les yeux ? Il en est de même des autres mystiques allemands de notre âge. Je les connais assez pour vous le dire avec assurance : ce sont les enfants d'une époque blasée en fait de spéculation, les restes d'une philosophie découragée qui s'abjure elle-même.

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