mercure de france

Antoine Orliac, Essai sur le tourment romantique, « Mercure de France » n° 704, 15 octobre 1927, tome CXCIX, p.257-292.

« ... Cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge ».
Baudelaire [1]

Nous avons mis des titres pour permettre une plus grande facilité de lecture. Les notes entre parenthèses (1) sont de l'auteur de l'article. Nous avons ajouté des compléments d'informations qui sont mis entre crochets [1]

Introduction

Introduction

Lorsqu'on prend dans la main, comme pour étreindre de la vie à venir, une poignée de grains de blé, il advient parfois qu'une épine, enfouie insidieusement, blesse et fasse crier....

Quand on embrasse d'une étreinte toutes les idées d'une époque ou d'une génération, on rencontre toujours la pointe secrète qui va jusqu'au cœur. Le phénomène littéraire et social n'est que le corollaire du débat moral. Et ceci devient d'un tragique trop commun, que l'homme ait toujours souffert de n'être qu'un homme par son corps quand toute son intelligence s'écrie : Éternité !condillac intro

C'est en définitive un déchirant sanglot qu'exhale l'âme romantique sous des attitudes théâtrales, qu'on s'est plu d'ailleurs à amplifier, sous les oripeaux trop pittoresques dont on l'a affublée. L'inquiétude d'un Pascal y déferle en sourds prolongements, à travers une sensibilité déjà préparée par les subtiles « philosophies » du XVIIIe siècle, si curieux, si mobile, si plein d'audaces et de réticences à la fois.

Singulier moment de notre histoire, ce XVIIIe siècle, auquel Faguet reproche, un peu âprement sans doute, de n'être ni chrétien ni français. Sa première moitié plonge avec amour dans tous les criticismes. La seconde, devenue sceptique, incline vers le rationalisme.

Si c'est le siècle de Newton, de Locke, de Hume, de Kant, de Condillac qui s'efforce pour « raisonner en métaphysique avec autant d'exactitude qu'en géométrie », de Diderot, de Rousseau, de d'Alembert et de Voltaire, si la balance de Lavoisier maintient le juste équilibre de la raison au milieu des oscillations des idées, il ne faut pas oublier que c'est aussi le siècle de Swedenborg, grand interrogateur du monde céleste, de Jacob Bœhme, le cordonnier inspiré, d'Eckartshausen qui prétend, selon Pythagore, remonter à l'esprit par l'échelle des nombres, de l'Irlandais Berkeley affirmant que l'Univers n'existe pas en dehors des représentations de l'esprit, le siècle des Rose-Croix, des miracles du cimetière de Saint-Médard, au tombeau du diacre Paris, et des « amitiés spirituelles ».

JMarie Bouvier de la Motte Guyon GallicaSociété aristocratique, pleine de curiosité aimable, souriante, de manies de raisonner à propos de tout et sur tout. Le goût des éclaircissements y favorise les hardiesses qui préparent les découvertes. Mais trop souvent la crédulité, l'enthousiasme, l'engouement passager, la folie imaginative se substituent à l'examen attentif et au jugement. Dans leur haute tension, les esprits convoitent la lumière. Ils sont prêts à beaucoup accepter, pourvu que la persuasion soit douce et agréable. Un dilettantisme plein d'urbanité les guide vers une compréhension plus simple de la vie.

Un nouveau mysticisme fleurit aussi, à peine contenu par ces limites évangéliques où se mouvait l'âme à la fois tendre et ambitieuse de Fénelon, un peu entraînée par le quiétisme de Mme Guyon. L'illuminisme a d'ailleurs gagné toute l'Europe : de l'Angleterre, par les pays du Nord, il s'est étendu vers la Russie où la Grande Catherine en a pris ombrage. C'est l'époque des extases, des ravissements, des clartés. Le gnosticisme triomphe en des noces spirituelles avec la Sophie céleste, cette Sophia de Bœhme, la sagesse éternelle « visible comme un esprit pur, élémentaire, sans corps ».lcsm

Une importante fraction de l'élite acceptera les enseignements de l'énigmatique Martinez de Pasqualis, maître de mystères occultes dont il livre la tradition orale à ses fidèles des écoles théurgiques .de Paris et de Bordeaux, puis de Claude de Saint-Martin, son curieux disciple, dont la doctrine conduit l'homme à rentrer dans sa vraie nature pour retrouver dans son âme la primitive pensée de Dieu.

Au dogme chrétien de la création, inconnu de la philosophie grecque, Claude de Saint-Martin mêle l'élément favori de la philosophie orientale : l'émanation. Il défend la spiritualité contre le matérialisme des rationalistes de l'Encyclopédie, contre les sensualistes de l'Ecole normale. Il glisse en somme vers le panthéisme mystique dont se défendirent mal les théosophes néo-platoniciens du moyen âge — entre autres le hardi Jean Scot Erigène — qui voyaient partout la divinité, la mêlaient à tout, et dont Saint-Martin se fait l'exégète (2).

Mais dans la pensée subtile du théologien médiéval, tout en coexistant avec Dieu, tout en étant des participations de la Tri-Unité divine, les idées ou archétypes ne sont pas absolument co-éternelles. Elles reçoivent du Créateur le don de vie. Dieu s'abandonne à la création sans cesser d'être au-dessus de toutes les catégories. Il est présent dans son œuvre, sans s'identifier avec elle. Ainsi est évitée par une habile distinction la confusion panthéistique de Dieu avec la nature.nouvel homme

Saint-Martin exploite à fond la doctrine. Il redonne une valeur nouvelle à la négation scholastique du mal, c'est-à-dire du néant. La seule pensée que Dieu a eue d'une chose, a dit Erigène, lui assigne une réalité. Or Dieu n'a pas pensé le néant. Donc, le mal n'existe pas dans le vouloir divin : seul l'homme en a créé la notion. Par la perfection humaine, de lui-même, le mal s'éliminera de la création. Comment ne pas entrevoir aussitôt quelle profonde répercussion un tel syllogisme aura sur les philosophes humanitaires du XVIIIe siècle, déjà touchés par les idées optimistes de Montaigne et de Malebranche ?

Restauré à travers les Pères de l'Eglise, définitivement imposé à la philosophie médiévale avec une audace qui expose Scot Erigène aux foudres de l'Eglise, le néo platonisme émerge, une fois de plus, dans les écrits de Claude Saint-Martin.

Le « philosophe inconnu » ne considère-t-il pas, à son tour, que l'âme de l'homme est une pensée de Dieu ? [3] Mais l'homme, s'écriera-t-il, a perdu sa pureté originelle ! Vieil homme, trop vieil homme, il doit s'efforcer de redevenir celui d'autrefois, tel que le forma la pensée créatrice ! Qu'il apprentie donc à rentrer dans sa vraie nature, ce sera sa gloire de retrouver en lui la présence divine ! Par cela même, il s'identifiera avec le Créateur.

Joseph de Maistre, qui considère Saint-Martin comme le plus instruit, le plus sage, le plus élégant des théosophes modernes, fera allusion au christianisme mélangé de platonisme et d'hermétisme de la « loge bleue », où il est permis à l'homme de désir de s'élever de grade en grade jusqu'aux connaissances des grands initiés.

L'enthousiasme pour les opérations de cette mystique hétérodoxe, tout en se voulant chrétienne, prépare les esprits à se passionner pour les innovations, pour les cures magnétiques d'un Mesmer qui, nourri des idées de Paracelse, dans la même année, avec son baquet à bouteilles, magnétisera 8.000 personnes, pour les thaumaturgies d'un Cagliostro, contre lesquelles la Faculté osera à peine protester. Il conduira, au début du siècle suivant, des expérimentateurs réfléchis comme de Puységur, Deleuze et Braid, à leurs découvertes sur le somnambulisme provoqué.

De ce trouble métaphysique, préparé par l'illuminisme succédant à l'inquiétude de Pascal et au quiétisme, se dégagent deux pensées dominantes : recherche de Dieu à travers ses œuvres et lutte contre le mal infiltré dans la création. Elles créeront un engouement pour les manifestations d'une nature primitive, la prédominance des mouvements instinctifs, le règne de l'âme, et contribueront à faire rayonner d'un éclat mystique les mots : égalité, fraternité, que la Révolution inscrira sur le fronton des monuments publics.

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