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Dans la série Les précurseurs du Spiritisme : Madame Guyon

La Vérité - Journal du Spiritisme, paraissant tous les dimanches - Bureaux à Lyon, rue de la Charité, 48 - Troisième année – N° 7 – Dimanche 9 avril 1865


Avertissement :

Cet article est la reproduction partielle du livre de Jacques Matter, Le mysticisme en France au temps de Fénelon, Paris, Didier, 1865.

Nous avons mis entre crochets les références des pages du livre de Matter ainsi que les différences entre Matter et la Vérité.

Nous avons également mis entre crochets les références des citations des deux tomes du livre de Mme Guyon (1648-1717) : La vie de Madame J. M. B. [Jeanne Marie Bouvières] de la Mothe-Guyon, écrite par elle-même, qui contient toutes les expériences de la vie intérieure depuis ses commencements jusqu'à la plus haute consommation, avec toutes les directions relatives, à Paris, chez les Libraires Associés, Nouvelle édition, 1791.

Nous n’avons pas le numéro suivant (n° 10, du dimanche 16 avril 1865) qui comporte la suite de cet article.


La Vérité - Journal du Spiritisme, paraissant tous les dimanches - Bureaux à Lyon, rue de la Charité, 48 - Troisième année – N° 7 – Dimanche 9 avril 1865

(3e article. Voir le dernier numéro.) Pages 26-27

La Vérité, journal du Spiritisme - Madame Guyon

« Il était réservé dans ce même siècle à une femme très distinguée par son esprit de troubler l'Eglise et l'Etat rien qu'à vouloir essayer la conciliation, dans sa personne et dans ses écrits, des deux nuances de mysticisme. Or, vouloir renouveler les mérites et la sainteté des types que montrait le mysticisme exalté, celui du passé, avec ses plus hautes ambitions, avec ses communications les plus éclatantes, c'était trop. On eût permis à cette femme d'aspirer elle-même aux visions et aux illuminations les plus directes, mais la mission qu'elle s'attribuait, d'être appelée d'en haut à enseigner et à communiquer dans la sphère la plus élevée de la société les [ses] dons et les [ses] extases [aspirations et les grâces extraordinaires] dont elle jouissait, cette prétention [mission] parut une prétention exorbitante, un apostolat intolérable.

Et il était réservé à Fénelon, sans avoir une ambition aussi excessive que celle de madame Guyon, d’entrer avec elle dans des rapports d'une véritable amitié, d'une sérieuse communauté de tendances.

En effet, il a voulu, lui aussi, concilier les deux courants mystiques, les épurer l'un et l'autre, en rejeter le merveilleux un peu trop étrange et en garder religieusement et saintement tout le surhumain [surnaturel], présenter l'intimité avec le monde spirituel sous des formes plus élevées et plus appropriées aux délicatesses du siècle et les attirer ainsi dans les plus hauts raffinements de la perfection évangélique.

Cela était beaucoup plus modéré et plus sain que la mission de madame Guyon. Et pourtant cette œuvre passa aussi pour une chose nouvelle ; et cette mission, justifiée par tous les dons du génie, par toutes les grâces de l'éloquence et par toutes les vertus du sacerdoce, parut à ce point exorbitante à son tour qu'on se hâta de la jeter dans le même moule que l'autre, de la frapper du même coup qui la flétrissait.

Ce fut, en effet, le mysticisme théosophique de madame Guyon qui perdit, en le compromettant, le mysticisme très évangélique et tout Johannéen de Fénelon. [Matter, pages 72-73].

[En second lieu] Sachons bien que madame Guyon ne fut rien moins qu'une femme faible. Il se rencontre dans ce siècle beaucoup de femmes fortes, et madame Guyon ne le cède à aucune d'elles ni en intelligence, ni en instruction, ni en énergie. Il n'en est aucune qui ait lutté comme elle contre deux archevêques de Paris, un évêque de Meaux, et lequel ! un curé de Saint-Sulpice, un supérieur de séminaire, Louis XIV et madame de Maintenon. Il n'en est aucune qui ait laissé rien de comparable à son commentaire de la Bible. Son temps n'offre rien d'égal à sa résignation, au martyre qu'on lui fit subir dans les prisons. Madame Guyon, qui aima Fénelon d'une sainte et forte amitié, mais sans exaltation aucune, qui ne l'invoqua jamais dans son intérêt et ne le nomma jamais, de peur de le compromettre, qui ne lui imputa jamais ni son prudent silence, ni ses reniements apparents, fut une femme très forte, la femme forte par excellence : elle [le] fut au milieu de ses souffrances morales et physiques, sous les verrous et dans la pauvreté, réduite à demander des chemises et un corset à M. de la Chétardie. Rien de plus aisé qu'un jugement rapide et dégagé sur son compte ; mais rien de plus faux, de plus indigne de notre siècle, d'un siècle qui n'a plus, pour excuser ses torts, les passions et la foi émue des vieux âges. [Matter, pages 74-75].

[…] Dans son chapitre sur les visions, les révélations et les ravissements, elle donne toute une théorie sur ce sujet :

« De ces sortes de dons, dit-elle, les moins purs et les plus sujets à l'illusion, ce sont les visions et les extases. Les ravissements et les révélations ne le sont pas tout à fait tant, quoiqu'ils ne le soient pas peu.

» La vision n'est jamais de Dieu même, ni presque jamais de Jésus-Christ, comme ceux qui l'ont se l'imaginent ; c'est un ange de lumière, qui, selon le pouvoir qui lui en est donné de Dieu, fait voir à l'âme sa représentation, qu'il prend lui-même. Il me parait que les apparitions que l'ont croit de Jésus-Christ même sont à peu près comme le soleil qui se peint dans un nuage avec de si vives couleurs que celui qui ne sait pas ce secret croit que c'est le soleil même ; cependant ce n'est que son image. » [TI, pages 82-83].

« L'extase vient d'un goût sensible, qui est une sensualité spirituelle, où l'âme se laissant trop aller à cause de la douceur qu'elle y trouve, tombe en défaillance. Le diable donne de ces sortes de douceurs sensibles pour amorcer l'âme, lui faire haïr la croix, 1a rendre sensuelle, et lui donner de la vanité et de l'amour d'elle-même, l'arrêter aux dons de Dieu, et l'empêcher de suivre Jésus-Christ par le renoncement et la mort à toutes choses. » [TI, page 84].

Qu'on remarque bien le diable !

Les concevait-elle toutefois à la manière vulgaire et enfantine ? Il est permis d'en douter d'après tous ses écrits. [27] [Cette phrase est un commentaire de A.P.]

« Les ravissements viennent d'un autre principe. C'est que Dieu attire l'âme fortement pour la faire sortir d'elle-même et la perdre en lui ; et de tous les dons que j'ai décrits, c'est le plus parfait, mais l'âme étant encore arrêtée par sa propriété, elle ne peut sortir d'elle-même ; de sorte qu'étant attirée d'un côté et retenue de l'autre, c'est ce qui opère le ravissement ou le vol d'Esprit, qui est plus violent que l'extase et élève quelquefois même le corps de terre. Cependant ce que les hommes admirent si extraordinairement est une imperfection et un défaut dans la créature. » [Tome I, pages 85-86]. Le ravissement un défait ! [Matter, pages 91-92].

[…] Telle fut bientôt l'élévation de son âme, de sa pensée affranchie des choses communes, qu'elle n'avait plus besoin de paroles articulées pour prier. Toute sa vie, toute sa personne était une prière.

« Ce qui me surprit le plus, nous dit-elle, c'est que j'avais une extrême peine à dire mes prières vocales que j'avais accoutumé de dire. Sitôt que j'ouvrais la bouche pour les prononcer, l'amour me saisissait si fort que je demeurais comme absorbée dans un silence profond et dans une paix que je ne saurais exprimer... Il se faisait, sans bruit de paroles, une prière continuelle qui me semblait être celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, prière du Verbe, qui se fait par l'Esprit, lequel, selon saint Paul, demande pour nous ce qui est parfait, ce qui est conforme â la volonté de Dieu. [Rom., VIII, v. 26-27. T I, page 121] »

Ici encore, pour être juste, il nous faut rappeler que le Verbe, la parole divine, jouait un grand rôle dans la pensée religieuse du siècle, non pas dans celle des mystiques seulement, mais encore dans celle des philosophes; que Malebranche s'entretient sans cesse avec le Verbe et se fait faire par lui les réponses qu'il lui plaît. Pour madame Guyon, le Verbe est comme la clef de sa vie spirituelle.

« Mon cœur, nous dit-elle, avait un langage qui se faisait sans le bruit de la parole et il était entendu de son bien-aimé, comme il entend le profond silence du Verbe toujours éloquent qui parle incessamment dans le fond de l'âme. » [T I, p. 126].

Notre siècle se hâte trop de mettre tous ces entretiens mystiques sur le compte de l'imagination, d'en faire de pures illusions d'une femme étrangère aux mystères de l'âme, aux hallucinations de l'intelligence humaine. Madame Guyon a prévu cette facile critique.

« Que l'on n'aille pas se figurer, nous dit-elle, que c'était un langage stérile, qui est un effet de l'imagination ; tel n'est pas le langage muet du Verbe de [dans] l'âme : comme il ne cesse jamais de parler, il ne cesse jamais d'opérer. Dixit et facta sunt; mandavit et nata [creata] sunt (Ps. 32, 9) » [T I, p. 126]. [En français : « Il a dit, et la terre a été ; il a voulu, et la terre a été établie ». (1)]

Car remarquez-le bien, madame Guyon qui commenta toute la Bible, cite les saintes Écritures comme un docteur en Sorbonne.

Si constante que soit en elle la voix du Verbe, ce n'est pas, toutefois, le Verbe seul qui s'occupe d'elle ; Dieu, son amour, prend d'elle des soins continuels ; il lui envoie des messagers de salut sous l'extérieur le moins apparent. Elle va un jour à Notre Dame ; un homme qui vient on ne sait d'où, et bientôt ne se retrouve plus nulle part, lui parle avec une éloquence apostolique. Pour elle, ce n'était pas un homme; c'était comme le Raphaël de Tobie, l'apparence d'un homme. Entre elle et la Providence, il y a comme un pacte. Quand, à la campagne, elle prend le parti d'aller à la messe à pied pour ne pas réveiller son mari par le bruit du carosse [sic] sortant du château, la pluie cesse de tomber tant qu'elle chemine, recommence dès qu'elle est dans la chapelle, et se suspend quand elle en sort pour reprendre de plus belle dès qu'elle est rentrée. Et encore une fois, qu'on ne lui en objecte pas qu'il ne faut pas généraliser ce qui a pu arriver une fois. Elle a prévu le raisonnement ; elle le réfute.

« Ce qui est surprenant, c'est qu'en plusieurs années que j'en ai usé de la sorte, il ne m'est jamais arrivé d'être trompée dans ma confiance. » [Tome I, page 162]. [Matter, pages 95-97].

A. P. (La suite au prochain numéro. [Malheureusement, le numéro suivant est manquant]).


Note

1. La Sainte Bible, en latin et en français. Traduction nouvelle d’après la Vulgate. Par Eugène de Genoude. Quatrième édition. Tome III, page 117. Paris, Sapia, 1839.

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