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Dans la série Les précurseurs du spiritisme : Saint-Martin - 2e article

La Vérité - Journal du Spiritisme, paraissant tous les dimanches - Bureaux à Lyon, rue de la Charité, 48 - Troisième année – N° 12 – Dimanche 14 mai 1865 - Pages 46-47 - (2e article. — Voir le dernier numéro.)

Saint-Martin, dans son voyage à Bordeaux, rencontra un de ces hommes extraordinaires, grand hiérophante d'initiations secrètes, qui, pour communiquer leurs mystères, cherchent moins le grand jour que les ténèbres, Martinez de Pasqualis (1), portugais, à qui nul ne peut reprocher d'avoir recherché, sous le masque de la science secrète, soit la renommée, soit la fortune. De race orientale et d'origine israélite, mais devenu chrétien comme le devenaient les gnostiques des premiers siècles, dom Martinez initiait depuis 1754, dans plusieurs villes de France, surtout à Paris, à Bordeaux, à Lyon et ailleurs, des adeptes dont aucun ne fut entièrement épopte, c'est-à-dire n'eut tout son secret, mais dont plusieurs ne cessèrent de professer pour lui des sentiments d'admiration et de respect. Saint-Martin, qui devait être le plus illustre de ses disciples, nous dit lui-même que le maître ne les trouva pas assez avancés pour pouvoir leur faire ses communications suprêmes. Aussi ne leur a-t-il pas achevé les dictées de son enseignement. Dans la société où Saint-Martin fut introduit tout-à-coup à Bordeaux, il y avait alors, comme ailleurs, autre chose qu'un simple enseignement anti-sensualiste ou spiritualiste. Martinez offrait un ensemble de symboles et de leçons qui se complétaient par des pratiques ou des opérations théurgiques correspondantes. A cette vaste théorie d'une chute arrivée dans les cieux comme sur la terre, à cet enseignement d'un tribut solidaire payé à la justice divine par les habitants du monde divin et par ceux du monde terrestre, se joignaient des actes, des œuvres, des prières, une sorte de culte. Entre les Esprits terrestres et les Esprits célestes, la communauté des destinées éternelles et des hautes aspirations garantissait aux yeux de dom Martinez la communauté de l'œuvre de réintégration imposée à tous, et il fallait par conséquent, pour obtenir l'effet, la communauté des travaux. L'assistance des majeurs, ou des Esprits supérieurs, était donc assurée aux mineurs, si ces derniers savaient intéresser les premiers à leur sort et en conquérir la bienveillance au moyen de savantes pratiques.

Voilà à la fois les principes et l'origine de la théurgie, la légitimité de son idée et la nécessité de ses opérations.

A l'école de dom Martinez, ces opérations jouaient un grand rôle. Ce qui me porte à croire qu'on les y considérait comme une sorte de culte, c'est que ce terme est resté cher à Saint-Martin qui, par une singulière contradiction, n'aimait guère ces opérations. Dire ce qu'étaient réellement les opérations de l'école de Bordeaux est difficile. On ne nous l'apprend guère. Etaient-ce des cérémonies secrètes qu'on pratiquait pour se mettre en rapport avec des puissances supérieures, à l'effet d'arriver à des réalisations ou des œuvres surhumaines avec ou sans leur concours ?

C'est là, l'antique prétention de la théurgie, de la science d’Iamblique et d'autres néo-platoniciens, de la science de Basilide et d'autres gnostiques, de la science de beaucoup de partisans ou de maîtres des arts occultes dans tous les siècles et dans tous les pays. En effet, entre la théurgie et la magie, l'affinité est toujours intime. Si la ligne de démarcation, qui les sépare, est facile à tracer en théorie, elle est sans cesse franchie dans la pratique ; les opérations des deux arts se confondent.

A défaut de toute espèce de document authentique, il est impossible de déterminer comment elles se distinguaient dans l'école de Bordeaux. Il paraît qu'il était interdit, dans la société de dom Martinez, de révéler en quoi consistaient ces cérémonies qui choquaient un peu Saint-Martin. Il vaut la peine de tirer la matière au clair, afin d'arriver à des idées précises, non pas seulement sur Martinez et sur Saint-Martin, mais sur toute cette théurgie contemporaine de Rousseau et de Voltaire. Car le récit de Saint-Martin a cette portée, et il y a mis une profession de foi curieuse à recueillir des lèvres d'un des grands admirateurs de Rousseau, se confessant à un ancien correspondant du philosophe de Genève.

« Je crois, dit Saint-Martin à son ami de Berne, je crois comme vous que la sagesse divine se sert d'agents et de vertus pour faire entendre son Verbe dans notre intérieur. » (Lettre du 12 juillet 1792. Voir note 3.) Telle est donc sa doctrine vingt-cinq ans après son initiation à l'école de Martinez.

Il a fait de grands pas dans l'intervalle, et sa pensée sur le système de son maitre a beaucoup changé. Sa pratique aussi s'est profondément modifiée ; elle s'est attachée plus au centre, à l'intérieur, moins à la circonférence, à l'extérieur, comme il se plait à nous l'apprendre. Et cependant il croit que, pour faire la chose principale dans cet intérieur, pour y faire entendre le Verbe, la sagesse divine se sert d'agents et de vertus.

Or, ces agents et ces vertus, ce ne sont, selon Saint-Martin, ni nos idées quelconques ; ce ne sont, ni nos sentiments, ni des sentiments quelconques. A cet égard il n'est pas de doute possible. Ce sont des puissances intermédiaires entre Dieu et l'homme ; Liebisdorf le disait expressément dans sa lettre du 30 juin. « Pour nous faciliter, autant que possible, notre union avec les agents intermédiaires qui sont nos amis, nos aides et nos conducteurs, je crois qu'il faut une grande pureté du corps et de l'imagination. »

Cela est clair. Il s'agit d'Esprits supérieurs, ou, pour parler le langage de dom Martinez, de ces majeurs qui viennent assister le mineur, l'homme. Telle est, dans le traité de la Réintégration des êtres (2), la doctrine intime du mystérieux Portugais. C'est donc l'assistance des majeurs qu'il veut s'assurer par les opérations et formules qui fatiguent l'impatience du jeune et pieux Français; et quand celui-ci a l'air de se révolter : « Il faut bien se contenter de ce qu'on a, » lui dit le maître (3). C'est-à-dire, en d'autres termes, il faut se contenter des vertus et des agents intermédiaires, parce que l'on peut disposer d'eux ; tandis qu'on ne peut pas, au moyen de nos arcanes, disposer de Dieu ou de son verbe.

Voilà le sens du mot remplacement. Ce ne sont pas les opérations qui remplacent, ce sont les puissances elles-mêmes mises en jeu par la théurgie, et, si l'on se contente de ces agents, c'est qu'on n'a pas mieux. Mais on aspire à autre chose. On sera bien autrement fort, et ce sera bien autre chose quand sera accompli le cycle complet, et quand sera achevée l'œuvre entière de la réintégration des êtres et leurs formes et puissances primitives.

Voilà la doctrine de ceux des théosophes et des mystiques qui vont jusqu'à la théurgie. Et telle est la doctrine constante de Saint-Martin lui-même. [47]

De même, le Spiritisme actuel a des prétentions aussi élevées, car, outre les communications prouvées avec les défunts, il pense également pouvoir s'entretenir avec les anges gardiens, les Esprits protecteurs, et même, quoique plus rarement, avec des Esprits purs. Expliquons bien la cause des répulsions de Saint-Martin à l'égard de ces évocations.

A. P.

(La suite au prochain numéro.)

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