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Dans la série Les précurseurs du spiritisme : Saint-Martin - 9e article

La Vérité - Journal du Spiritisme, paraissant tous les dimanches - Bureaux à Lyon, rue de la Charité, 48 - Troisième année – n° 19 – Dimanche, 2 juillet 1865 - Pages 74-75- (9° article. — Voir le dernier numéro.)

Rappelons qu'il nous manque le 7e article. La Vérité - Journal du Spiritisme

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Liebisdorf était en correspondance suivie avec Eckartshausen [1], un autre théosophe de Bavière ; Liebisdorf n'a garde de ne pas en parler au théosophe de France, Saint-Martin ; le Bavarois travaillait surtout à la science mystique des nombres, dont on sait que Saint-Martin s'occupa particulièrement aussi à la fin de sa vie. Voici quelques-unes des explications de Liebisdorf sur les pratiques d'Eckartshausen : « Les nombres sont pour lui des échelons pour monter plus haut ; instruments intermédiaires pour communiquer avec les vertus.... Ils lui donnent des réponses articulées qu'il ne reste plus qu'à transcrire en langue vulgaire. Du reste, il a des faveurs plus immédiates, il voit directement dans le monde pneumatique ou des Esprits. »

Liebisdorf cite en preuve qu'il avait été gratifié d'une manifestation bien remarquable, c'est-à-dire, selon son langage, d'une apparition ou vision de quelque agent supérieur dont il a reçu quelque instruction sur sa science favorite.

Saint-Martin répondit (le 30 prairial an III).

Il ne partage pas l'enthousiasme de Liebisdorf sur la manière dont Eckartshausen faisait parler les nombres. Plus tard il déclina l'offre de son ami, de mettre à sa disposition les deux volumes in-8°, où cette science est exposée dans tous ses détails, et même il plaignait un peu, le faisant avec peine, le théosophe allemand de n'avoir suivi sur les arcanes des nombres qu'une méthode très imparfaite, celle de l'addition ; tandis que la seule qui fût complète, c'était celle de la multiplication qu'il savait lui-même (2 fructidor 1795).

« Quant à ses nombres, qu'il (Eckartshausen) regarde avec raison comme une échelle, je crois que s'il ne les manipule que par l'addition, il les prive de leur plus grande vertu, qui se trouve dans la multiplication...

« Chaque nombre exprime une loi divine, soit spirituelle, soit élémentaire. »

Liebisdorf se laisse gagner aux objections de son ami, et lui répond une lettre très curieuse en ce qu'elle nous fait voir en même temps que, dès 1795, la théorie des médiums était bien ébauchée.

« Je vous avoue volontiers dit-il (lettre du 9 septembre de cette année), que je ne me sens aucun goût décidé pour l'étude de ses nombres. Supposons un moment, d'après sa manière d'envisager la chose, que la connaissance des signes primitifs l'ait conduit à des formes, à des milieux ; qu'un de ces milieux (médiums) lui ait procuré une manifestation. Soit, mais l'ennemi n'a-t-il pas aussi un médium ? n'est-il pas l'esprit du monde ? Et ce dernier ne se joint-il pas très volontiers au médium de l'opérateur, etc., etc.? Ce sont là mes conjectures, mandez-moi si je me trompe ! Outre que ces voies donnent ordinairement encore ce que l'on ne demande pas et dont on ne sait que faire, je sais qu'il y a aussi des personnes qui travaillent tout-à-fait élémentairement. En laissant tomber un rayon de soleil sur des verres de cristal mystérieusement rangés, elles obtiennent par la réfraction de ce rayon, à ce qu'elles prétendent, la manifestation des vérités et des vertus immuables. Avez-vous ouï parler de cette voie ?

« Il y a quinze années qu'une expérience semblable aurait excité toute ma curiosité; à présent, je ne sais comment je suis fait, elle excite toute mon indifférence. »

Et Eckartshausen finit lui-même par en convenir, car il écrit le 19 mars 1795 : [75]

« Dans l'espace qui sépare le monde du monde céleste, il y a le monde mitoyen, qui est le plus dangereux, parce que la plupart des hommes qui cherchent à s'élever au monde supérieur doivent nécessairement traverser le moyen, et qu'ils ignorent qu'il est rempli de pièges et de séductions. »

C'est bien là ce qu'enseignaient les gnostiques, et c'est pour cela qu'ils se gravèrent dans la mémoire une série de prières et de supplications à faire aux Esprits qui gouvernent ces régions, à telle fin d'en obtenir le libre passage.

« L'homme (ou l'âme) qui n'a pas avec soi un guide fidèle et certain, qui lui montre le chemin le plus sûr pour passer, et l'empêcher de rester trop longtemps dans ce lieu d'illusions et de prestiges, peut s'y perdre, car il est entre le bien et le mal... Le monde a ses miracles, ses visions et ses merveilles particulières. Il est rempli d'inspirés et d'illuminés, qui sont sur les frontières (in finibus) du prince des ténèbres, se montrant en ange de lumière, si bien que les élus mêmes en seraient séduits s'ils n'étaient armés. » (Lettre à K....)

Voilà bien les mêmes défiances que nous avons déjà vues chez Saint-Martin, contre le roi de l'astral, le mauvais, comme il le nomme, reproduites par le théosophe de Munick, contre ce qu'il appelle, lui, le prince des ténèbres. Voyons à cet égard les idées justes de Saint-Martin.

Martinez Pascalis enseignait déjà la possibilité de la résipiscence de l’être pervers, à laquelle l'homme devait participer, et c'est une grande joie pour Saint-Martin de voir son second maitre Jacob Boehme revenir dans ses derniers écrits à cette notion de résipiscence d'abord niée par lui. Saint-Martin, quoiqu'il n'insiste pas sur ce point d'une manière affirmative, exprime cependant que cette idée de réhabilitation des mauvais Esprits, lui parait plus digne des plans universels, et plus conforme à l'économie divine de la création.

« Le prince de l'astral, dit-il, le roi de ce monde, ne demeurera pas toujours dans l'état mauvais où il est; la terre doit se dégager peu à peu de l'astral et monter plus haut ; de même il semble que l'Etre des êtres a permis le mélange dans nos mondes des bons et des pervers, afin qu'il y eut un frottement et un pêle-mêle entre eux ; les bons corrigent ainsi peu à peu les méchants, et acquièrent des mérites, par les conquêtes qu'ils font à Dieu, et les brèches faites au fort de l'ennemi, jusqu'à ce que, désespérant de vaincre, il cède à son tour. » (Lettre à madame la duchesse de Bourbon.)

C'est là une pensée toute spirite, dont il nous reste à faire voir la sublime beauté.

A. P.

(La suite au prochain numéro).


1. Karl von Eckartshausen (1752-1803), écrivain allemand, né au château d'Haimbhausen en Bavière, 1752, mort à Munich  en 1803. Il était fils naturel du comte Carl von Haimbhausen, par la protection duquel il fut nommé conseiller aulique, puis censeur de la librairie, 1780, et enfin conservateur des archives de Bavière, 1784. Il a publié un grand nombre d'écrits : les plus connus sont un traité de la Création, un petit livre de théologie mystique intitulé : Dieu est l'amour le plus pur, 1790, et la Nuée sur le sanctuaire. Cet ouvrage, qui sous une forme chrétienne cache un pur déisme, eut un grand succès au XIXe siècle en Allemagne ; il a été traduit dans presque toutes les langues, notamment en français par Gosvin-Joseph-Augustin de Stassart.

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