Kandl Ajaja1aCe que Lukáš Kándl nous donne à voir aujourd’hui est étonnant!

Étonnant tout d’abord par le choix du thème: un hommage à l’œuvre du peintre animalier et paysagiste américain d’origine française, Jean-Jacques Audubon, célèbre pour sa mise en images des oiseaux d’Amérique.

Étonnant aussi et surtout parce que si l’essai que représente toute forme d’hommage est toujours périlleux dans sa tentative, il est ici magnifiquement réussi et même largement dépassé quant à son résultat, dans la mesure où ce qui nous est présenté, non seulement ne trahit pas le bénéficiaire, et le fête même en retour avec une probe humilité, mais appartient en propre, et c’est là le paradoxe, à l’œuvre que nous connaissons et aimons de Lukáš Kándl. Celle-ci, nous le savons, se reconnaît toujours au premier coup d’œil, et c’est aujourd’hui encore le cas, comme nous pouvons le vérifier au travers de ce nouveau travail qui a su éviter toute redondance d’avec son modèle, et conserver sa très singulière identité.

Tout, à première vue, semble éloigner Jean-Jacques Audubon de Lukáš Kándl.

Audubon

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Le temps et l’espace d’abord, carle premier vécut à cheval sur les dix-huitième et dix-neuvième siècles, entre Saint-Domingue où il naquit, la France, l’Angleterre et l’Amérique du Nord, tandis que le second vit et travaille aujourd’hui à Paris. L’un fut un peintre «réaliste» si l’on peut dire, puisque la première clause de son travail fut bien l’observation scientifique minutieuse d’une réalité zoologique, l’autre est un peintre qui se plaît à fréquenter les demeures d’Hypnos et appartient de toute évidence au genre fantastique - réservons à ce terme toute la noblesse qu’il possède encore -, en tout cas un poète du songe et du mystère.
Ces deux artistes présentent néanmoins des points communs et dans une certaine mesure se ressemblent. Confrères, dans le sens plein du terme, ils le sont par l’élégance de leur expression, par, dirais-je, une certaine aménité un peu candide, une douceur dans l’intention et le geste, d’où ne sourd jamais la moindre menace, et ceci même chez Kándl où le couple redouté Éros et Thanatos ne manque pas d’être présent. Audubon se délivre, inspiré par ses modèles, de toute pesanteur, tandis que Kándl évite les pièges d’une préciosité qui vite pourrait dévier vers un certain maniérisme, pour nous offrir une plongée dans l’onirisme qui, toujours, fait cohabiter, avec délicatesse et sincérité, la transgression de l’interdit et l’innocence du rêve.

Mais plus encore, ce sont des aventuriers!

Le peintre américain n’eût de cesse, sa vie durant, de courir, tel un trappeur, plaines et forêts, de la campagne nantaise de l’enfance jusqu’aux grands espaces alors inviolés d’Amérique, peignant sur le vif ses chers oiseaux dont il tenta de saisir la grâce afin de la retenir captive pour notre émerveillement futur. Sa vie fut difficile, c’est le moins qu’on puisse en dire et le succès vint tard. Il peignait encore le jour où la cécité vint le prendre et lui fit tomber le pinceau de la main. On a pu dire aussi qu’il fut, comme son contemporain «l’écrivain des bois» Henry David Thoreau, l’un des premiers écologistes.
Lukáš Kándl est un visionnaire et un passeur; tous ceux, - et ils sont nombreux! - qui connaissent et apprécient son œuvre le savent.

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Visionnaire, il l’est car il est le voyageur sédentaire qui peint dans le secret de l’atelier les phantasmes du conscient et de l’inconscient. Passeur, il l’est aussi dans la mesure où ces phantasmes sont autant les siens qu’ils sont ou deviennent les nôtres; c’est pour cela que leur mise en scène nous fascine et nous retient aussi longuement.

Mais, ne nous y trompons pas, il s’agit bien ici, également, d’une aventure, d’une autre aventure, qui engage pleinement et qui est celle du désir térébrant qui fore son chemin dans les chambres de l’esprit. Cette œuvre qui peut paraître confinée en sa cérébralité est tout aussi vaste, puisquelle ouvre les portes des espaces infinis du rêve, et sauvage, malgré le raffinement extrême de son décor, que le sont les étendues qui galopent de la Louisiane au Labrador. Le cabinet noir de Lukáš Kándl est sans limites: il contient, inépuisables, tous les « possibles» de l’âme.

Ces deux peintres ne pouvaient que se rejoindre au travers des siècles.

Voici chose faite et devenue possible par le simple geste, l’élan de sympathie, d’un peintre d’aujourd’hui qui a voulu aller à la rencontre d’un peintre d’autrefois qui partageait avec lui la passion des oiseaux.

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Grâce leur soit rendue à tous deux, car il est toujours beau en effet qu’un artiste porte hommage à un autre artiste, à fortiori d’un temps reculé, comme il est beau que tous deux s’accordent sur un même thème.

Lukáš Kándl affirme ainsi un désir ancien qui est celui de traiter «l’oiseau» - ce qu’il n’avait fait alors que de façon ponctuelle, figure parmi d’autres figures emblématiques de son œuvre - à part entière, dans ce qu’il convient bien de nommer son individuation.

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Mais, regardons-y de plus près ! Lukáš Kándl a choisi de respecter ce qui fut une des gageures d’Audubon, à savoir de représenter ces oiseaux dans leur taille réelle, et là où le peintre américain dut déployer des efforts considérables d’ingéniosité pour les faire tenir en son cadre, Lukáš Kándl a choisi de les présenter debout, en représentation frontale, en pied et sur pied, dans tout leur apparat. Ce choix s’accompagne d’un autre parti pris radical qui a été celui de supprimer tout décor alentour, et d’inscrire ces personnages sur ce fond d’un noir magnifique si lumineux dont Kándl a le secret. Ces oiseaux « royaux » sont ainsi exposés à notre regard, dont aucun élément parasite ne vient troubler la lecture épurée, en une thématique unique et dans leur plus parfaite ipséité.

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Et ce choix sublimise alors encore davantage le caractère que j’ai dit de «personnages» et place d’emblée ceux-ci au statut supérieur de «divinités». Tout le petit peuple d’oiseaux hybrides, de «grylles» à la Jérôme Bosch, que nous connaissions dans l’œuvre, se révèle à nous, métamorphosé, comme un bas relief oublié dans un mastaba des sables et soudainement réveillé de son long sommeil par les torches de quelques archéologues aussi ahuris qu’émerveillés.

Il nous faut avouer que nous sommes en présence d’une création totale et originale dans l’œuvre de ce peintre qui a su retrouver, il ne me semble pas exagéré de le dire, l’inspiration de certains grands mythes fondateurs de cultures disparues.

Divinités, disais-je, oui, en ceci qu’à l’instar des représentations anthropomorphiques ailées et androcéphales des civilisations antiques, assyrienne, égyptienne ou précolombienne, (Pazuzu, Horus, Quetzalcóatl) jusqu’aux représentations totémiques des tribus indiennes du Nord-Ouest américain ou africaines, nous nous trouvons confrontés à une énigme.

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Quelle est donc cette énigme, sinon celle de la présence? Présence absolument inconcevable en soi de ces figures surgies de la nuit des temps, figées dans leur hiératisme et pourtant étonnamment présentes, étonnamment vivantes au point de paraître pour certaines d’entre elles quelque peu surprises, sinon gênées, de se trouver là, de se «sentir regardées», dans la magnificence et le mystère intact de leur être.

Ces êtres, ces oiseaux surnaturels ont-ils donc à ce point conscience que le regard de ces hommes et femmes assemblés devant eux, pour admiratif qu’il soit, n’en demeure pas moins toujours prédateur et avide de pénétrer et de dérober une part de leur secret?

C’est le regard qui fait le portrait et lui donne vie…Le fameux point blanc logé par le peintre dans la pupille de l’œil, si cher à André Breton…

Ici notre attention converge immédiatement vers le centre vital du tableau qui est l’Oeil de l’oiseau. Cet œil est placé de chaque côté du crâne, presque en son centre, ce qui permet au peintre, lorsqu’il peint ce crâne de profil, (ce qui est souhaitable car l’effet de strabisme vu de face est des plus déplorables!) de faire de l’œil le centre de gravité du tableau autour duquel s’organise, dans son mouvement giratoire, son équilibre.

Toutes ces sympathiques chimères existent, nul n’en saurait douter, et puis, d’ailleurs, leurs noms savants latins l’attestent. Peut-être les rencontrerons-nous un jour au détour d’un chemin creux de campagne, ou bien sous le couvert d’une profonde forêt aux voûtes hautes et sonores.

Remercions donc Lukáš Kándl d’avoir eu l’excellente idée de les convier ici et de nous les présenter, avec l’infinie modestie et l’immense talent qui sont les siens, pour notre édification et notre émerveillement.

Patrick Zeyen

Patrick ZEYEN est essayiste et cinéaste. Né en 1947 de famille anversoise, il vit et travaille en France. Son intérêt pour la peinture l’a conduit à rencontrer et travailler avec de nombreux peintres.

Texte et photos reproduits avec l'autorisation de Lukáš Kándl

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